Critiques Journalistiques

 

Aly Ben Salem Retrospective au Musée de la Ville de Tunis.Automne 2011

Aly Ben Salem au Musée de la Ville de Tunis- Palais Kheireddine)

 

Le temps retrouvé

 

Le Musée de la Ville de Tunis se pare actuellement de mille feux. Le Palais Kheireddine accueille en effet une référence majeure, de celles qui ont marqué l’histoire de la peinture en Tunisie, laissant une empreinte vive et irréversible sur l’Ecole de Tunis. Il s’agit d’Aly Ben Salem (1910-2001), dont on fête le centenaire dans une grande rétrospective, où un panel d’œuvres de l’artiste-peintre ont été réunis pour célébrer et honorer la mémoire de ce dernier.

Plus de 150 tableaux sont exposés du 30 décembre 2010 au 22 janvier 2011, retraçant le parcours halluciné du peintre qui a « vagabondé » sur tous les fronts artistiques pour terminer sa vie en Suède, où il s’est éteint. En grande partie, collections du Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, de la Municipalité de Tunis et de collectionneurs privés, les œuvres entre peintures, dessins, objets en bois, illustrations sur des manuscrits… sont en bonne état et permettent par là même d’apprécier des travaux datant certes du siècle dernier, mais remises d’actualité et à l’ordre du jour.

Dialogue avec le temps, aparté chronologique retraçant les périodes phares d’Aly Ben Salem, notamment celles des années 30 et 40 où la figure médinoise enveloppe gracieusement la toile, l’exposition dont le vernissage a sonné le glas jeudi soir dernier est une escapade dans un univers plastique où le travail acharné s’est conjugué à la première personne, appuyé par une maîtrise technique, décuplé par une sensibilité amoureuse du crayon ou du pinceau.

Amour de l’Art, voir même obsession et heureuse soumission d’un être à sa passion, c’est ce qui nous frappe en premier lorsque nous franchissons les portes du Palais. Comme à l’accoutumée pour les grandes manifestations, l’exhibition d’Aly Ben Salem est répartie sur l’ensemble de l’espace, les premiers et deuxième niveaux, avec un visible effort des organisateurs de le faire par thématiques des formes, des couleurs et des supports.

Une ambiance sereine se dégage de l’approche du peintre à décrire une terre, un pays et un peuple festif, fière et racé. Habité par une proximité évidente de notre artisanat populaire, des traditions familiales et féminines, tels que les rituels se rapportant au mariage se réunissent toujours autour de sourires francs et gigantesques. Toutefois, les personnages et les situations qui sont d’appartenance orientale, paraissent porter en eux cette part d’universalité qui rend un art celui de tous les autres.

Contemporains comme nous sommes aujourd’hui, nous sommes touchés dans nos racines par la virtuosité d’un Ben Salem, dont la peinture parait encore et toujours intemporelle. Il a été attentif aux éléments naturels qui l’ont entouré, aux fables humaines de son temps, dont il a été un fin observateur pour nous en faire le récit près de 80 années après, avec ce même sentiment d’humilité qui n’appartient qu’au plus grands.

Selima Karoui

24 heures de Théâtre au Kef, Mars 2010

Théâtre

 

10éme Edition des «24 heures de théâtre non-stop» du Kef

 

Post-impressions

 

Le Kef. Haut vestige de la Tunisie qui laisse sur les sillages de ses visiteurs un souvenir toujours présent, où les impressions deviennent stigmates. Largement convoitée par divers hôtes annuelles qui passent par la ville automne, hiver, printemps et été, elle reste cependant infiniment et spécialement désirée pendant les «24 heures de théâtre non-stop», événement organisé sur les lieux depuis maintenant une dizaine d’années.

Lancé par Lassaâd Ben Abdallah, artiste, homme de théâtre, actuel directeur du Festival de Hammamet et ex- directeur du Centre National des Arts Dramatiques et Scéniques du Kef (C.N.A.D.S), il reste à l’origine idéelle d’une telle manifestation. Depuis son passage, les Keffois célèbrent le 27 mars de chaque année, la Journée mondiale du théâtre, et accueillent sur leur territoire et dans leur fief, cette foulée culturelle et artistique, dédiée avant tout au quatrième art.

Déploiements, défilés, démonstrations et apparitions de créativités, ce festival dans son plein sens du terme, reste présent grâce aux initiatives du Centre, qui s’efforce de garder un programme franc, déterminé, courageux et audacieux. Afin de faire la différence, il permet un brassage d’initiatives et une multitude de choix artistiques, de surcroit sur une scène et une population encore conservatrices comme celle du Kef.

Moez Hamza, l’actuel directeur du Centre, précise que l’événement «24 heures non stop», unique en son genre à l’échelle mondiale, reste un vecteur de développement pour le théâtre tunisien, et un espace de découverte pour les profanes. Tout en étant propice à l’accueil de jeunes diplômés de théâtre, pour qui il devient une possible contrée d’expression, eux, qui le reste du temps sont complètement ignorés par les diktats du système.

Justement, nous touchons ici une problématique relativement soucieuse, à savoir le manque de programmation annuelle, qui laisse le Centre et par là même le Kef, partiellement déserts de tout dessein culturel, spécifiquement en matière de projets théâtrales. Le résultat : le public, pas assez éduqué, se retrouve pendant les «24 heures non stop», emparé par multiples aphorismes eurythmiques, qu’ils ne comprennent pas toujours. Comme pour un Homme que l’on a longtemps laissé affamé, et à qui l’on présente d’un seul coup un surplus de nourriture, et de qualité, en l’incitant à consommer, il se retrouve avec une indigestion et peut donc réagir agressivement, habité par une soudaine incompréhension.

Par ailleurs, le théâtre est un genre scénique particulier où un seul rideau départage les planches, le plateau et le public. Il est l’art de la représentation individuelle par excellence, celle d’un être, d’un acte, d’un drame, d’une émotion, beaucoup plus un état de vie. Aujourd’hui à l’ère actuelle où les pratiques artistiques se veulent pluridisciplinaires, le théâtre ne déroge pas à la règle et se voit investit par toutes sortes de « mimesis » et d’iconographies. Il devient spectacle vivant, performance, cirque, danse contemporaine…. Avec ou sans texte, dans un temps et un espace limité, l’interprète seul ou accompagné, est toujours mis à nu devant son audience pour jouer d’âme et d’intelligence. Depuis l’apogée d’une écriture moderne dans les dialectiques théâtrales, ces réalités sont exacerbées, et l’infime barrière entre l’artiste et son auditoire deviennent encore plus infimes. Les réactions « exagérées » du public dont nous parlions, rares mais tout de même existantes, sont alors un véritable coup de fouet pour l’auteur en représentation.

Les « 24 heures de théâtre non stop» n’y ont pas échappé, et certaines productions récentes ont en fait les frais. Et ce, malgré une programmation et une organisation de qualité, commencées le 25 mars dernier avec une conférence au C.N.A.D.S, autour des « jeunes créateurs et les défis du théâtre contemporain », suivis par des participations nationales et étrangères multiformes, comme l’Egypte, le Maroc, le Soudan, le Liban, le Portugal, la Grèce et le Brésil, des concerts de musique et des pièces de danse hétéroclites.

Finalement, ces quelques agitations et contrariétés n’ont pas réussi à gâcher le plaisir aux adeptes et aux fidèles de cette manifestation, que nous continuerons à soutenir et à encourager tant que le théâtre sera vivant, c'est-à-dire « ad vitam eternam ». Il n’y a qu’à entendre les voix saintes et souterraines de Sidi Bou Makhlouf, essence et esprit de la ville keffoise, qui du haut de son mausolée diffuse pendant cette période privilégiée des « 24h », une âme, une énergie, une chanson qui accompagne les invités et les habitants du Kef de lieux en lieux.

Selima KAROUI

 

A la recherche de l'éléphant... 2010.Ecrit pour un catalogue d'artiste, Oussema Troudi.

Une série. Prénommée Carthage, ensemble de mammifères érigés et corpulents d’histoire. Dignes, colossaux et fières du secret mémoriel qu’ils portent en leur sein. Encore un T, vers lequel Oussama Troudi pointe sa cible. Ici T-erritoire de l’archéologie tunisienne et son conflit punique. Fiefs pour le souvenir, d’un avenir porteur, porté par une icône diachronique : Hannibal Barca, et ses compagnons éléphantidés. 37, il en avait autant sous ses rangs pour servir de remparts aux ennemis, et faire reculer les adversaires dans ses périlleuses traversées.

Si le nombre n’est pas le même pour Oussama Troudi, ses éléphants s’érigent néanmoins telle une armée contre l’oubli. Détails de l’histoire carthaginoise, ils deviennent ici symbole et métaphore plastique d’une disparition ponctuée par des réapparitions séquentielles. Une série d’éléphants, marche de couples qui se projettent l’un dans l’autre; ils existent entre absence et présence. Plus les lignes verticales s’imposent dans le vide laissé par les empreintes des parties découpées, tantôt désemplies, tantôt ressuscitées par le dessin réapparu, plus l’animal acquiert une raison d’être, ultime condition pour son devenir.

Un jeu de tracé poussé jusqu’au bout du « graff », comme une griffe qui s’installe sur le support, pour raconter les noirs et les gris dans un entrelacs linéaire et embué. Chacune des striures obtenues, nous renvoient aux dispositions parallèles qui rythment nos synchronies autobiographiques. Rattachées, attachées, pieds et poings liés à notre inconscient, ces synchronies sont nos correspondances d’espace et de temps, transfigurées en devoir de mémoire à travers les éléphants d’Oussama Troudi.

Fort singuliers, ils gardent dans leurs effacements progressifs la même force expressive. Á l’égal d’un Hannibal, stratège aiguisé, qui s’annonce là où il ne viendra pas, et qui se profile furtivement sur des terrains restés inexplorés, l’artiste décline ses disparitions graphiques pour gagner en terrain d’expression. Ses dessins ont cette particularité de nous faire doublement vivre une omniprésence, à travers les limites mêmes de son chaos. Les « éléphants » se font allégoriques, ils se mutent en représentation d’une terre lointaine. Tels des inscriptions rupestres, ils puisent leur essence dans leur passé.

N’est-ce-pas ce même Hannibal que l’on découvre, en 1977, avoir sillonné les Baronnies en France, grâce à un dessin d'art pariétal gaulois représentant un éléphant ? Sur les parois d'une grotte du Toulourenc, découvert par un groupe spéléologique et des spécialistes archéologues, l’on a assisté au témoignage indiscutable du passage de l'armée carthaginoise dans les Baronnies, en 218 avant notre ère. Grâce à ces dessins d'éléphants sur les parois de cette grotte, qui s'ouvre au niveau du lit de la rivière. Seuls de leur espèce ainsi figuré en France, ces éléphants sont peints dans une grotte contre de nombreux mammouths dont dix millénaires les séparent.

Apparaît alors, peint en noir sur les parois de la caverne oblitérée par des coulées de calcite, un éléphant. Représenté en contour sobre, il est tourné vers l'entrée. L'oreille figurée est celle d'une espèce venue d'Afrique. L'œil est dessiné par un angle dont l'ouverture est dirigée vers le bas. L'extrémité de la trompe est enroulée et les défenses ne sont pas représentées. Attestation irréfutable que l'éléphant peint du Toulourenc ne peut être qu'un éléphant d'Hannibal, et ressemble étrangement à la série « Carthage » d’Oussama Troudi. Qui a dit que les éléphants ont une mémoire…

Bref récit des grottes du Toulourenc, rivière à caractère torrentiel. D’ailleurs, « Barca » nom de Hannibal, ne signifie-t-il pas « foudre » ? Exactement comme cette rage des profondes gorges du Toulourenc qui peut faire violemment jaillir sa source essentielle. Et dont le nom en provençal veut dire « tout ou rien » (« toul » ou « renc »).

Le « rien » du reste qui reste, qui est là dans sa non présence, quintessence même de l’absence. Et qui finit par prendre forme dans l’ultime planche de la série, l’Arbre éléphant, qui nous dévoile non plus un effacement, mais un témoin de l’effacement.

C’est comme si Oussama, en découpant continuellement ces fragments d’histoire, à partir de cet éléphant qui les représente, pour les recoller dans un ailleurs d’abord vierge et immaculé, finit par transgresser son contenant et ses contenus.

Avec l’empreinte faciale de la bête, un logis du souvenir s’installe dans l’œuvre, pour finalement exalter les séries précédentes, dans un paroxysme de la mémoire.

Chemins pour examiner de plus près les logogriphes de la trace, de l’effacement et de la réserve, obstinément présents dans l’œuvre éléphantesque d’Oussama Troudi.

Nous faisant immédiatement percevoir que même dans un réseau de lignes flouées et volées au temps, une fable peut s’esquisser. D’individuelle, elle devient collective. Et nous permet, subrepticement, bourlingages et pérégrinations dans un univers habité par un engagement et un devoir de dire. Il puise dans l’originel, pour germer et fermenter sur l’asphalte contemporaine. A la recherche de l’Éléphant…

Selima Karoui Artiste-visuel et universitaire.

 

Abondance chromatique pour femme multiple, Najib Chakchem au Bojr,2010

Présence des Arts

 

Najib Chakchem à la Galerie El Borj

 

Abondance chromatique pour une femme multiple

 

Commencée le 16 avril dernier sur les pans muraux de la galerie marsoise El Borj, l’exposition personnelle de Najib Chakchem, en se poursuivant jusqu’au 2 mai prochain, permet un passage dans les couloirs et les méandres de « la sensualité faite femme ».

Peintre autodidacte né en 1978, originaire du sud de la Tunisie, arrivé sur les bancs de la création par unique passion, il fait de la peinture son métier à partir de l’âge de 18 ans.
Son exhibition actuelle met en haut du piédestal de ses inspirations, multiples portraits de femmes, conjugués à une facture alliant une figuration réaliste néo-classique à une approche moderniste des traitements effectués.
C’est donc à un parterre de muses que nous nous retrouvons conviés à l’approche de l’œuvre picturale de Najib Chakchem, irréversiblement étudiée selon un regard rempli d’adoration exaltée. Celui d’un homme tourné vers la « Mère inspiratrice », dépassant son identité archaïque pour se fondre dans son entité contemporaine. Elle devient « Ange », déclinée sur plusieurs territoires, plusieurs géographies. Fonctionnant seule ou en « tribu », elle affirme sa présence, bien plus son aura.

Groupe humain, surhumain, trop humain, ces effigies diaphanes tracent par elles-mêmes leur destinée, elles sont à la fois schèmes et schémas, diagrammes et sismographies. Continuellement, viennent les caresser tons et nuances, ils se font signe et sens. Ils se transforment en univers sémantique.

Nous pouvons parler d’existentialisme ou de phénoménologie de la couleur, où l’appropriation du peintre dépasse celle de l’observateur. Ces visages représentés se ressemblent-ils ? Qui pourrait ressembler à ces visages ? Auraient-ils la même mère nourricière ? Ou bien seraient-ils orphelins ? Ces questions se profilent aux confins de nos esprits, et restent sans réponses devant le mystère que dégage chaque face, telle la rhétorique de la femme fatale qui garde entre ces lignes l’énigme du désir et de la création.

Par ailleurs, l’accrochage des tableaux avec, pour certains, le format hypra-rectangulaire quasi 16/9 des toiles, par opposition aux voûtes en arabesque du lieu El Borj, a permis une lecture intéressante des faciès féminins dépeints, portraiturées. Les huiles énergiques, chatoyantes par moments, chaudes et grisantes à la fois, ressortaient d’autant plus avec la blancheur virginale des murs de la galerie.

Des portraits qui n’arrêtent pas de se multiplier en se fécondant eux-mêmes. Brunes, blondes, rousses, africaines, asiatiques, occidentales, les « femmes-statues », ou les femmes-masques » de Najib Chakchem rappellent sans vergogne les icônes de mode. « Fashionistas » en vogue, elles ressemblant parfois à un regroupement de troupes militaires de part leur accoutrement guindé, donnant le sentiment fugace qu’elles font partie d’une secte. Leurs costumes sont tirés à quatre épingles, ajustés jusqu’à l’infime détail, leur donnant un air oscillant entre la douceur et le sévère.

Au fil de la visite, des toiles de petit ou moyen format se découvrent souvent au fond d’un couloir, ce qui leur rajoute une once de mystère, comme lorsque nous apercevons une silhouette androgyne au détour d’une rue et dans l’obscurité de sa pénombre.

Le peintre trace l’identité de ses visages à travers les couleurs relevées de ses costumes et les coiffes de ses chevelures, comme dans le tableau « Parisian Angel », où il arrive à dégager les aspects typiques de l’identité française, et son essence. Elle se définit ici à travers les cheveux remontés et ramassés sur les côtés. Les tons se sont voulus délibérément calmes et voluptueux, avec justement quelques touches de couleurs frappantes au niveau de la chevelure.

L’ « Italian » et la « Swiss » Angel utilise des taches teintées en masse, pour dialoguer avec la structure linéaire et précise des traits et contours de leur finesse figurale, ici le portrait surgit de la couleur pour s’affirmer. Pas très loin, « Chinese Angel » prend la pose, pour mettre en valeur une attitude atypique, rehaussée par le fameux cou en extrême longueur des femmes girafes, ou des mythiques portraits à la Modigliani. L’ensemble se loge sur un paisible fond bleu, créant multiples détonations chromatiques avec les touches jaunâtres, rougeâtres et verdâtres. Les yeux bridés de la « Chinese Angel » chevauchent son teint laiteux et écarlate.

Pour ses déesses métissées, comme la « Jamaican » et la » Brazilian  Angel », l’artiste manipule spécifiquement des tons foncés, qu’il voile d’un film froissé et frisé. Dans une autre série, ce ne sont plus les nationalités qui sont représentées, mais des situations, des émotions, des états de vie. Dans « Dreaming Angel » et « Mother Angel », qui en font partie, l’artiste mise sur le pouvoir narratif de la peinture pour mettre en place un récit.

Sans paroles, dans le silence de la contemplation, une histoire s’installe doucement et progressivement. C’est d’ailleurs cette impression veloutée que nous voudrions le plus garder après la découverte de l’exposition « Angels » de Najib Chakchem, comme après la dégustation d’une délicate sucrerie.

Selima KAROUI

Chronique d'une humble ascension, Khaled Ben Slimane à Galerie El Marsa, 2010

Khaled Ben Slimane à Galerie El Marsa

 

Chronique d’une humble ascension

 

A la fois nombreuses et rares, les apparitions tunisiennes de Khaled Ben Slimane sont souvent l’occasion d’une rencontre avec la tranquille assurance d’un plasticien qui, depuis près d’une trentaine d’années, vogue sur les doux océans de la création.

Peintre, céramiste, et sculpteur de notoriété internationale, ayant exposé dans les galeries du monde entier, il symbolise également la création contemporaine tunisienne dans le monde arabe. Depuis le 1er mai 2010, et jusqu’au 23 mai prochain, il investit les pans de l’élégante demoiselle de la place du Saf Saf, Galerie El Marsa, parée de mille feux pour l’événement. Les dimensions de la salle d’exposition se sont multipliées, faisant de cet espace un « mini-musée » prêt à accueillir non plus seulement des présentations, mais des rétrospectives ou même des collections.

Khaled Ben Slimane, attentif à ses thèmes de prédilection, y expose des œuvres autour de matières spirituelles tels que l’espace, l’univers et le cosmos. Inédits pour la plupart, ces ouvrages racontent indélébilement un parcours existentiel, celui du rapport de l’Homme à son monde, au temps qui le pénètre et le transporte, à l’espace qui le domine et l’envahit. Macrocosmes sphériques où la terre ressemble étrangement à de poétiques galaxies, l’atmosphère s’y veut immense et infinie.

L’artiste sublime ces idées en figures et formes hautaines et inaccessibles, elles sont en lévitation permanente entre graphisme, architecture et verticalité. Une architecture qui se veut avant tout édifice à vocation immatérielle. N’est-ce pas le philosophe Schelling qui a dit : « L’architecture est l’allégorie de l’art de bâtir», pour Khaled Ben Slimane elle voudrait être « l’allégorie de l’art d’émouvoir ». Afin de mettre à nue les tendances profondes d’une incantation en mode d’élévation, celles d’une ascension qui pose son récit autour d’une pléthore d’œuvres appartenant au passé par leur seule inscription chronologique. Les voir trônant au milieu de leurs juvéniles compères ne fait que leur donner encore plus d‘éclat.

Comme l’œuvre « Paraphe », une gouache sur papier qui date de 1980, présentant des couleurs saisissantes de part leur plénitude et intensité. Khaled Ben Slimane a directement puisé, pour ce « paraphe », de manuscrits arabes, où il le voit annoté à la fin d’une lettre. Elle est d’ailleurs exposée dans la galerie pour appuyer la peinture de l’artiste. Fortement influencé par l’héritage arabo-musulman, ces inspirations portent des couleurs flamboyantes, où nous saisissons toute la dimension de ce que nous appelons les « arts du feu ». Le plasticien ne connaît-il pas le savoir ancestral de la poterie ? Ocre, rouge, bleu, jaune vif et or, ses couleurs sont souvent pures comme cet ineffaçable « paraphe ».

L’écriture s’y affirme comme une apparence visuelle, elle est idéographie au service d’une idée, elle est arabesque comme fait esthétique. Il reprend les plus vieilles traditions du manuscrit, car à part écrire, tracer, griffonner à la main, il le fait aussi pour certaines de ses planches sur papier arche rappelant par la même les inscriptions sur parchemin, vélin, papyrus ou papier.

De gigantesques toiles telles que « Ascension XIV » et « Ascension V » ont ce trait particulier de présenter divers griffures et enluminures, les grattages se superposent sur les inscriptions dorées, bronze ou or. L’enluminure n’y est jamais ornementation, elle est calligraphie, trace et écriture. Quête incorporelle? Un grand mot qui paraît encore plus monumental à l’approche de ses vertigineuses toiles de la série « Ascension ». Elles deviennent alors repères ou totems qui sillonnent les cimaises marsoises tels des panneaux d’affichage qui éclairent en pleine obscurité.

Khaled Ben Slimane se fait alchimiste, imprégné par la mouvance surréaliste et informelle. Il vient se greffer sur des proximités aux accents philosophiques asiatiques et bouddhistes, esprit japonisant dont il est un inconditionnel depuis ses nombreux stages et formations au Japon. Ses territoires ludiques sont irréversiblement consacrés au royaume des signes. Réveil des signes et réveil des sens, les pictogrammes et pictographies y font résonnance aux chants soufis mis en scène par le « graffiti ». Construction, structure d’un signe, pour transcender le soi-même. Cette auto-personne qui se regarde agir à l’intérieur de son œuvre. Celle-ci devient perception, état, libération… utopie et illusion.

Sans vouloir instaurer une « théorie des signes », Khaled Ben Slimane le pose comme indice ou symptôme, qui révèle aussi bien la pensée de l’artiste que les tendances de la société comme possible facteur porteur d’une spiritualité. Dans ce sens, il veut « faire signe », la trace de son pinceau devient geste de la main, pour appeler le regardeur et lui indiquer ou exprimer quelque chose. Le signifiant et le signifié s’entrelacent alors pour faire récit, et le sensible s’y découvre comme suggestion du sensoriel.

 

Selima KAROUI

Derrière l'acier, la sensualité. 2010.Ecrit pour un catalogue d'artiste PAOLO PERELL

La planète Paolo Perelli est une sorte d’introspection dans l’antre d’une révélation spatiale. A l’approche de son univers, nos pas se fondent dans son écriture très personnelle de l’art, et l’invitation se fait toute naturelle : un battement de cils et nous sommes déjà embarqués.

Habité par un amour pour le Nord de l’Afrique où il entrevoit un terrain fertile pour un vaste champ de possibilités artistiques, il vit en Tunisie depuis quelques années, plus précisément à Kelibia, où il conçoit dans la Médina de la ville une maison d’hôtes entièrement dédiée aux questions essentielles pour la transformation de l’espace, et le renouvellement de ses dictats scénographiques.

Artiste visuel dans un plein sens du terme, Paolo Perelli veut son œuvre absolument dédiée au dimensionnel. Ses recherches sont telles des pérégrinations spatio-temporelles où la forme appelle la matière, et l’élément la couleur. Né à Ravenne en 1964, il étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Bologne où il amorce dés le départ ses expérimentations autour d’un champ pluridisciplinaire. Forme d’expressions plurielles se conjuguent alors autour de peintures, sculptures et design, qui côtoient performance, photographie, arts graphiques et « interior-design ».

Pour Paolo, chaque émergence de sensibilité esthétique devient prétexte pour approcher un lieu de création, et genèse pour interpréter, styliser l’espace et la matière. Parallèlement à ses expositions, il prend en charge l’ouverture des espaces les plus avant-gardistes des villes d’Italie, la restructuration de clubs « underground», la création de « concepts stores » pour lesquels il devient « visual director ». Il est aussi costumier pour le théâtre, et des scénographies particulières lui sont confiées.

Là où il entrevoit la possibilité de poser son empreinte, l’artiste migre. Chaque fragment d’espace est alors étudié pour être agencé et amoureusement habillé. C’est ainsi qu’il développe une pratique où naissent des pièces d’art et de design, œuvres uniques qui cohabitent entre elles autour d’un noyau conceptuel commun : la facture d’une œuvre dans son dispositif d’installation. Avec cette envie prédominante chez Paolo Perelli : donner aux autres la possibilité de vivre dans une atmosphère fantasmagorique. Ouvrage d’un rêve, puisqu’il projette les siens dans ceux des autres pour leur donner vie.

Et c’est fort de ce vécu qu’il navigue jusqu’en Tunisie, où il arrive d’abord pour mettre en place son projet de maison d’hôtes, Dar chez Ines, créée pour être un lieu de vie et d’accueil, en symbiose avec sa localité d’investiture, la Médina Kelibienne. Entouré par des courants d’amis, de voyageurs et d’artistes ayant tous une passion commune pour l’art, Paolo devient faiseur de lumière et pare de mille feux les pavés de la ville. Pour lui, c’est aussi l’occasion d’un nouveau défi, fréquenter l’atelier d’artisans de la place toujours dans l’intention de parfaire son regard de la mise en forme et remise en volume.

En cohérence avec son approche personnelle, il ne travaille que les matières premières locales qu’il associe à des codes couleurs bien à lui. Porté vers des tonalités satinées, entre multiples palettes de blanc, de gris cendré ou de pourpre argenté, Paolo semble faire mouvoir chacune de ses créations dans une enveloppe colorée, majestueuse et inspirée. Il y a aussi ces différentes « griffes » de noir, valeur tonale que l’artiste aime à conjuguer à travers un traitement du corps-matériau et une fusion de textures appropriées, avec cette gamme de noirs qui permet aux nuances de se fondre en elles.

Il est vrai que Paolo cherche à retrouver la perfection du moindre détail dans ce qu’il touche, comme ses récentes sculptures, dessins de lettres tridimensionnelles à la calligraphie géométriquement sensuelle. Accent également recherché dans la physionomie d’autres rondes-bosses monumentales. Ce même accent qu’il démontre à travers cette vitrine de sculptures travaillées dans l’acier et le fer tôlé, technique pour laquelle Paolo dit vouer une prédilection. Un genre de bras de fer avec la matière, entre le matériau et l’homme qui aime mesurer sa force à celle des éléments.

L’ensemble de ces projets mèneront l’artiste vers une idée qui lui est chère…celle d’une exposition personnelle dans la capitale tunisoise. Pour inaugurer l’année 2010, Paolo Perelli transportera son cosmos direction « Espace Le14 », où il prendra place au sein de la galerie pour retranscrire cette « Factory » des sens, où sa création a évolué depuis ses récentes manipulations « intra muros ».

Ce « rêve», comme dit Paolo est aussi « son nouveau défi », l’énième envie de « se mettre à l’épreuve ». C’est aussi une manière de bâtir les remparts de sa vie, la sienne, en la dédiant aux autres dans une sorte de communion artistique. Une vie qu’il voudrait « incroyable », comme cette prochaine exposition qui s’annonce riche et porteuse d’une néo-identité sur la place artistique tunisienne.

Sous nos cieux, l’art s’associera au glamour pour enfanter l’exception. Ce sera un certain mois de Janvier 2010….

 

Selima Karoui.

Evenement fortuit en visite dans une exposition... Galerie Aire-libre, 2010

SEX y ART II à la Galerie « Aire-Libre » - Espace El Teatro

 

Événement fortuit en visite dans une exposition…

 

C’est un message téléphonique qui a diffusé l’information. Envoyé par Mahmoud Chalbi, le galeriste de l’« Aire-Libre », au public convoité, l’avis disait : « Hi les amis,
autour de Sexyart mon ami Chedly Elloumi m'a proposé d'inviter le musicien français Manu Leenhardt pour un concert piano + une impro clarinette + un pot à la bonne franquette !
Ça se passera demain 30.12 à El Teatro à 17 H pile
et c’est gratuit et ouvert à tous vos amis ! »

L’exposition SEX y ART II qui s’y tient actuellement, et ce jusqu’au 25 janvier, faisait déjà beaucoup parler d’elle, et nous avions lu pas mal d’écrits reconnaissant et mettant en valeur son côté iconoclaste. Mais de là à s’étendre à la musique, et de surcroît improvisée, nos curiosités générales étaient pour le moins « chatouillées ».

Guidés par cette invitation mystérieuse, ce jour là du 30 décembre dernier, notre « marche » vers l’ « Aire-libre » prenait des allures de cause mystique. Telle une tribu, l’on se dirigeait vers la galerie, animée par ce genre d’énergie unificatrice qui vous donne l’agréable sentiment de faire partie d’un groupe.

Arrivés sur les lieux, le monde était déjà présent face au « Carré d’Art », salle de l’espace « El Teatro » où sont habituellement donnés les concerts de musique et diverses représentations. Une fois à l’intérieur, nous nous sommes assis sur les bancs destinés à l’auditoire. Comme des écoliers attentifs et consciencieux, nous étions face aux planches habitées par un piano solennel, et un canapé blanc assiégé par une clarinette basse.

 

Découverte et fascination

 

Un sentiment d’attente mêlée à une surprise impatiente traversait les esprits de chacun d’entre nous, jusqu’à l’entrée en scène de Chedly Elloumi, universitaire et plasticien tunisien ayant pas mal « roulé sa bosse » entre Paris et Tunis. Il était là pour nous parler de Manu Leenhardt, venu lui rendre visite à titre privé. Un homme « libre », devenu son ami bien des années auparavant, lorsque le musicien s’était arrêté pour jouer quelques notes face à une œuvre de Chedly Elloumi, lors d’une exposition à Grenoble, ville d’où Manu Leenhardt est originaire. « Manu, l’artiste engagé, qui comme tous les artistes engagés, ont vite étaient dégagés », ce sont là les paroles d’Elloumi, nous mettant de plein pied dans ces ambiances privilégiées, où le silence majestueux et habité du théâtre fusionne avec le recueillement de l’assistance. Son verbe éloquent nous permettait d’être déjà face à l’homme décrit, jusqu’au moment où ce dernier, surgi de « sa cachette », s’est directement dirigé vers son piano.

Empressé de jouer, comme nous de l’écouter, Manu Leenhardt a d’emblée marqué la scène d’une présence appliquée, et d’une prestance mesurée. Il est évident que son piano l'attendait. Dès les premières notes, les phrases déclamées par son camarade Chedly Elloumi prenaient tout leur sens, nous découvrions alors cet individu chargé de sensibilité exacerbée, à fleur de peau comme la musique qu'il jouait. Une partition possédée, savant mélange de pièces fluides et transparentes, et de notes volontairement déstructurées. A la manière d'un John Cage ou d'un Pierre Boulez, deux figures essentielles de l'écriture musicale contemporaine, Manu Leenhardt a misé sur la musique répétitive et décomposée, pour créer un ordre extatique dans son jeu.

Au fur et à mesure des solos fragmentés par les interventions orales de Chedly Elloumi, récitant les écrits personnels du musicien, nous avons pu distinguer une tendance de l'auteur à la confession. Ce dernier nous offrait l'aubaine de partager des bribes de son existence, menée sur des fronts enragés. Ces aphorismes fougueux et dévorants résonnent encore...

Après cette première partie absolument saisissante, Manu Leenhardt s'est « agrippé »à sa clarinette basse pour proposer une sorte de promenade musicale à travers la galerie, avec l'idée d'improviser devant chaque ouvrage de l'exposition SEX y ART II. Ici, ce sont les peintures, sculptures et photographies des cimaises de l' « Aire-libre » qui se sont parés de mille feux.

Cet événement concocté par Mahmoud Chalbi, Chedly Elloumi, et Manu Leenhardt, dans la rapidité de l'imprévu et la prise de risque qui va avec, s'est révélé être un exemple pour la scène tunisienne des arts-plastiques. Celui d'une sincère cohésion entre les disciplines artistiques pour toutes les mettre en valeur. Laissant, par là même, secrètement respirer notre rêve avoué, mais inassouvi : l'œuvre d'art totale.

Selima KAROUI

Evidences et questionnements, Lotfi Abdelli à Mad'Art Carthage, 2010

Journées de danse contemporaine à Mad’Art Carthage

Il faut que j’arrête de danser- chorégraphe Lotfi Abdelli

Evidences et questionnements

 

Depuis le 21 février dernier, jour de leur ouverture, les J.D.C vont bon train pour se terminer le 8 mars prochain. Elles permettent un regard actuel sur les pratiques chorégraphiques, en se concentrant précisément sur la danse « locale », afin de mettre en avant les avancements d’interprètes tunisiens. Qu’elles soient répertoriés « danse-théâtre », « pièce chorégraphique », ou « performance », ces créations donnent la possibilité de mesurer le désir et la volonté des artistes concernés de sortir des sentiers battus, et « casser » les schémas artistiques conventionnels. Cependant, y arrivent-ils toujours ?

La soirée du vendredi 5 mars passé, les planches de Mad’Art furent investies par Lotfi Abdelli. Largement plus connu du grand public pour ses « frasques » comiques et autres rebondissements burlesques, l’annonce de l’un de ses passages en tant que chorégraphe peut prêter à curiosité. Il faut que j’arrête de danser, tel est le nom de sa pièce, programmée en deuxième partie, après Mnema de Nejib Khallfalah (sur laquelle nous reviendrons), a commencé son itinéraire tout en longueurs musicales, la salle littéralement plongée dans l’obscurité totale. Environ une dizaine de minutes où le spectateur se pose toutes sortes de questions : est-ce une entrée en matière? Une mise en situation ? Une manière pour Lotfi Abdelli de nous introduire dans son univers et ses dialectiques scéniques ? Peut-être même une faute technique ou organisationnelle que nous mettons alors sur les comptes de l’imprévu.

Si une séquence théâtrale n’affirme pas son identité d’elle-même en imposant sa seule lecture, le public se sent quelque peu désemparé, même si l’errance spirituelle peut s’avérer par la suite positive… Après ces préliminaires sonores, Lotfi Abdelli a jailli du noir, statique et debout face à lui-même, de profil face à la salle. Les bras pendants et fermés autour de son corps, les jambes comme raidies par la tension qu’il cherchait à retranscrire, c’est une marche qu’il se préparait alors à faire. La métaphore d’une quête existentielle certainement. Comme sur un tapis roulant, son corps s’est mis à évoluer tout en ralentit, pour débarquer sur un périmètre carré où la présence corporelle devenait prétexte à se tendre et se mouvoir. Ici ressenti un exercice technique plus qu’un interstice émotionnel.

Toutefois, nous saisissons la dimension autobiographique requise par Lotfi Abdelli pour Il faut que j’arrête de danser. Quand son corpus se tortille ou s’acharne contre lui-même, c’est la condition du danseur en Tunisie qu’il veut raconter. Pour un instant, en l’occurrence d’une certaine qualité, c’est une lampe torche qui servait de seul témoin, pour éclairer l’anatomie de l’interprète, comme scruté par la machine et nié par son arrogance. Suites d’ondulations lumineuses qui finissent par ouvrir un combat, encore dans un face à face du « moi » et du « surmoi ».

Là, c’est à terre que se retrouve Lotfi Abdelli, mimant les nombreuses défaites qu’un artiste tunisien est appelé à rencontrer dans les systèmes uniformisés et imposés par la société. Du moins, c’est ce que nous essayons de déceler dans l’écriture et l’expression corporelle présentée par l’auteur, au sol, accompagné de voix-offs de personnalités de la danse sous nos cieux. Dans une communion générale, eux aussi dénonçaient leur situation difficile, voir inacceptable. Pour « boucler la boucle », et formaliser encore plus cet état de fait, c’est le danseur Nejib Khalfallah qui vient relever « Lotfi », son collègue, camarade, et compagnon de cause. Un espace temps où les deux hommes se retrouvent ensemble sur « le ring », et continuent ensemble leur bataille qui finit, avec la représentation, assez brusquement.

En somme, Il faut que j’arrête de danser dit « Il faut que je continue de danser ». Quelques fois dans l’affirmation, souvent dans le désordre, toujours dans le chaos, l’artiste se doit de continuer sa marche, la tête franche et debout. Lotfi Abdelli, en se mettant ainsi en scène, et à nue devant son intention de dire les choses, a réussi par moments à nous surprendre. Habituellement cantonné à son éternel rôle de «clown » pittoresque, il est apparu pour son Il faut que j’arrête de danser, relativement engagé et dramatique. A-t-il touché à des vérités ? Là est la question.

Selima KAROUI

Festival Mediterranéen de la guitare,2010.Ouverture 7ème Edition

MUSIQUE

 

7ème Edition Du Festival Méditerranéen de La Guitare

Manifestation commencée en toute quiétude

 

Pour la septième année consécutive a lieu le festival méditerranéen de la guitare qui a célébré son ouverture le 21 mars dernier, au Théâtre Municipal. Programmé pour une première soirée voulue jeune et énergétique, la fête s’est révélée sympathique, avec un public présent certes peu nombreux, mais attentif et visiblement habitué.

C’est Hichem Himrit, un des principaux organisateurs du festival qui a donné le coup d’envoi, en s’adressant d’abord à l’assistance, accompagné pour cette présentation orale de Karim Ben Amor, l’animateur radiophonique et télévisuel, qui ne manque jamais une occasion pour nous rappeler ses tendances de « rocker ». Hichem Himrit, qui est aussi musicien guitariste de formation et de profession, et réellement engagé pour la diffusion de sa passion, dont le fief aujourd’hui pourrait être l’école de guitare et de musique actuelle Django Reinhardt.

Une introduction où les deux hommes ont exposé la totalité des événements qui feront cette 7ème édition, entre « festival In », à savoir les concerts en soirée au Théâtre Municipal, au centre culturel d’El Menzah 6 et au Tunis Grand Hotel, et le « festival Off », à savoir les masters-class, workshops, et autres ateliers, dédiés aux rencontres entre les artistes et les jeunes musiciens, amateurs et étudiants en musique.

Des séquences qui promettent donc d’être enrichissantes. C’est après leur annonce que Hichem Himrit a ouvert le bal, en duo avec Scarlette Khoury, membre de l’Orchestre Symphonique de Nice. Cette jeune harpiste a été une découverte pour le public tunisien, qui a pu délicatement la suivre, en audition de nombreuses reprises, conduite par la guitare et le chant de Himrit. Première partie nostalgique pour une majorité, les titres joués allaient des Beatles, à John Lennon, de Lionel Richie à Michael Jackson, en passant par le « pape » contemporain de l’instrument emblème du festival, Django Reinhardt.

En changeant complètement d’ambiance et de ton, cet harmonieux préambule a laissé place au groupe tunisien «  Brabra Generation », pour réveiller une importante partie du public, les plus jeunes et les adolescents. En effet, leur répertoire « reggae », « ragga », « rap » et « r’n’b », est un véritable cocktail molotoff, rythmé et dansant, avec des paroles qui se veulent en quelque sorte engagées. Ils parlent de problèmes liés à la misère sociale, à l’immigration clandestine, à l’injustice citoyenne, et n’oublient pas de discourir de maux toujours universels : l’amour, ses rencontres et ses ruptures.

Pour conclure cette soirée d’ouverture, c’est les artistes de « Slam Alikom » qui se sont emparés des planches, avec ce qui les caractérise le mieux, leur humour décalé, ironique à souhait. Plusieurs personnes, chacune attelées à sa mission, les guitaristes, le percussionniste, le batteur, et le « slameur », Hatem Karoui, débarqué comme une pastille effervescente sur la scène. Des textes, des expressions intelligentes sur fond de rimes endiablées, et des déhanchements mélodiques ont donc terminé l’inauguration de l’actuel festival méditerranéen, qui se prolongera jusqu’au 26 mars. Artistes tunisiens et internationaux y proposent de joyeux embrasements.

Selima KAROUI

Grandeurs et décadences, Titoff au Festival du Rire,2010

Titoff au théâtre Municipal de Tunis

 

Grandeurs et décadences

 

Pour son avant-dernière soirée, le 29 janvier dernier, « le Festival du Rire » a convié Titoff. Venu pour la première fois sous nos contrées, l’humoriste a investit les planches de « La Bonbonnière » avec l’ultime résolution d’amuser son public.

Pourtant, l’assistance venue moyennement nombreuse assister à la représentation, a vraisemblablement eu peur de ne jamais voir le « monsieur ». Apparu après 39 minutes de retard, ce dernier a presque crée la surprise en sortant sur scène. Effarement de l’apercevoir enfin, et effarement de constater que l’humoriste n’était même pas confus quant à son retardement, relativement lourd. Sans même s’excuser devant un auditoire devenu tendu par l’attente, Titoff a débuté son spectacle. Surprenant…

Dés le départ, il a mis en relief la physionomie générale de son tableau théâtral, annonçant d’emblée la couleur. Il étai là pour nous parler de ses changements existentiels, qui mènent le jeune homme vers un état fort particulier, la destinée du « Métrosexuel ». Néologisme apparu cette dernière décennie, d’abord dans la terminologie socioculturelle du monde de la mode, le « Métrosexuel » fait référence à l'homme « métropolitain » (métro), et « sexuel », dans le contexte de séduction et d'attirance sensuelle.

Le sujet est donc immédiatement installé, Titoff sera, le temps de sa performance, cet homme urbain, narcissique et consumériste, dont la vie s'articule autour des soins de son corps, de sa peau, de sa nourriture et de son apparence. Comme l’un de ses modèles, « l’icône » fashion David Beckham, première égérie métrosexuelle, et Cristiano Ronaldo, la coqueluche du moment. Toutefois, les malheurs de Titoff, et c’est ici le fond et le contenu de son propos, est qu’il ne réussit toujours pas à devenir l’égal de ses idoles.

S’en suivent alors toutes sortes de scènes anecdotiques, qui le narrent, lui néo-victime complaisante des diktats instaurés par le féroce univers de « la beauté à tout prix ». Il court les salles de sport, les salons d’esthétique, les « hammams ». Il s’épile, consomme maladivement les U.V pour être continuellement bronzé, se gave littéralement de vitamines, hormones, produits énergétiques et énergisants. Titoff se métamorphose en « petit soldat » de la recherche effrénée au sex-appeal, il est pris dans un mécanisme qu’il ne contrôle plus, jusqu’au moment où il se penche sur lui-même, et ses véritables envies.

Commence alors la deuxième partie du one-man show, celle où l’artiste se demande « mais qu’est-ce qui m’est arrivé ? », où il « tombe de haut » et réprimande son comportement, qu’il ne cerne plus. Le public discerne, par la suite, un Titoff nostalgique de son passé, ce bon vieux temps où « il buvait des bières », et « mangeait des chips vautré sur son canapé » avec sa meilleure amie, la télévision. Il « veut sauver sa peau », et se concentre désormais sur les causes humanitaires, les fléaux sociaux et écologiques de notre temps. Pour aider l’environnement, il « mange des légumes bio », exige d’ « obliger Nicolas Hulot à se couper les cheveux », et pense que pour sauver la planète, il « faudrait juste boucher le trou de la couche d’ozone ».

Nous l’aurons compris, Titoff a mimé pour sa dernière création, un traversant moral contemporain, où l’individu influencé par les propagandes mises en place suivant une société de consommation de plus en plus catégorique, se cherche avant tout dans l’image que lui renverra son miroir. Ouvrage scénique qui n’a pas vraiment décollé. Chaque boutade ressemblait à l’autre, et c’est une même et seule voix que l’on avait l’impression d’entendre. Des anecdotes remâchées, rabâchées, qui font certes rire, mais seulement la première fois où nous les entendons.

Selima KAROUI

Intervalles plastiques personnelles, L'Expo Blanche à El Teatro, Fév2010

Présence des arts

 

« L’EXPO BLANCHE » à la galerie « Aire-libre », Espace El Teatro

 

Intervalles plastiques personnelles

 

Démarrée le 2 Février dernier, « l’Expo Blanche » est une exposition de groupe qui a investit les murs de la galerie « Aire-libre », espace d’arts-plastiques animé par Mach, pour mettre en place une rencontre d'art contemporain. Proposée par Aziza Mrabet, professeur retraitée de l’Ecole des Beaux-Arts et ex-directrice fondatrice de l’Ecole de Sousse, assistée par son ancien étudiant, le plasticien Mohamed Ben Soltane, la manifestation tend à présenter un panel de travaux regroupés autour d’une thématique, décrite par l’instigatrice du projet comme, étant « le Blanc (qui) n’est pas toujours blanc et n’est pas rehaussé par son opposé le Noir, (pour s’interposer dans) l’entre deux ».

Concept donc, pour que chacun des participants représente, dans une ébauche, ses élucubrations du « Blanc ». Accompagné par les bidouillages électroniques de l’artiste Aie Thoum (Haythem Achour), designer sonore apprécié pour ses recherches musicales non-conformistes, qui a su avantager l’exposition par ses énergies résonnantes mystiques, le parcours numérologique des ouvrages commence avec un quadriptyque d’Oussema Troudi. Proposant une vue « Coulissante » sur une pratique devenue relativement connue. Nous comprenons alors, que l’artiste parle ou dessine le « Blanc », dans un prélèvement et des relèves, récoltés dans ses propres réserves. Sa voisine murale, Meryam Kefi, nous pensons dans ses premières apparitions publiques, fait correspondre les dimensions apaisantes du « Blanc » dans une confusion matiériste, dont le sens s’échappe et s’éparpille. « Lunatique 1 (gris) » et « Lunatique 2 (rose) », dans un mixage de techniques mixtes où les coulures de pâte s’agencent sur des bas-collants coupés et déchirés, dénote d’une volonté de faire, cependant restée aux superficies épidermiques de la « praxis ».

Certainement une autre jeune étudiante, Miriam Ferchichi embrase les techniques du numérique pour discourir du thème qui intéresse « l’Expo Blanche ». A perte de vue, « Fécondé (1) », « Fécondé (2) », « Fécondé (3) », ignorent le blanc comme valeur, pour donner à voir dans trois « photos dessins », des aplats difformes de couleurs, volontairement amorphes. Soulignée par des contours linéaires, l’anatomie des compositions accrochées, s’apparente aux volumes organiques que l’on pourrait découvrir dans l’objectif d’un microscope. Obstinément conceptuelle, est l’œuvre de Mohamed Ben Soltane, qui au milieu de ses jeunes demoiselles, presque dans une indécence de l’acte, habille « Le Blanc » d’un « Zéro » pointé. « Zéro » est le nom de son œuvre, qui retranscrit une certaine angoisse de l’étudiant, la copie blanche. Ben Soltane, universitaire, devient Ben Soltane, le cancre, qui nargue son professeur Aziza Mrabet et lui inflige à la fois une négation de la réponse, et une négation du devoir. Son ouvrage, dans un cynisme narquois, reste un parti pris, et un engagement.

Face à lui, justement, s’impose Aziza Mrabet. Cinq éléments, dans un « Dévoilement 1994-2010 ». Cinq extraits, peut-être cinq citations d’une existence dévouée à l’enseignement et aux fondations pédagogiques. Le travail de la dame raconte de lui-même cette fragilité dévoilée. Devinée, nous la démasquons ici, dans ses réparties plastiques. Elles se déclinent dans une association poétique de la transparence et de la vulnérabilité de la toile, affiliée à la rudesse du bois. Pour chacune des pièces, une narration est possible. Juste à proximité, « L’Ambouba », film d’animation de Nadia Rais, s’intègre (après les écrans de cinéma et autres supports de projection) dans une galerie d’art avec une audacieuse apparaissance. Totalement « adoptée », « L’Ambouba » a su assigné sa présence, au milieu de ses installations, peintures, sculptures, sonorités électroniques, photographies et autres assemblages.

Rabaâ Skik, graveuse de formation, choisit cette dernière technicité, conjuguée à l’aspect exigé par le bas-relief, pour une série prénommée « Blanc électrique », « Blanc sans titre» et « Blanc agressif», dont la technique semble du moins intrigante, de par son titre « Maçonnerie ». Nous décelons ici un désir de la plasticienne d’abandonner quelque peu le bidimensionnel pour plonger littéralement dans le tridimensionnel. Ses recherches se fondent dans leurs limites matérielles. Autre adepte des manipulations décalées, est Rania Werda, qui évoque tels ses semblables exposants, « le Blanc » à sa manière. La sienne s’affirme dans une maitrise de l’impression numérique ajoutée à une sensibilité graphique évidente. Des figures faciales récupérées, pour être structurées selon un dispositif de traces et taches enchevêtrées. Cependant, l’auteure à bien des égards, n’est pas tout à fait consciente du travail qu’elle soumet au visiteur. Sans vouloir tout contrôler dans son œuvre artistique, une lucidité par rapport au rendu reste de mise…

Pour finir et/ou commencer les sentiers de « l’Expo Blanche », cela dépend d’où l’on se place, et où nos pas nous guident, nous rencontrons les entreprises élaborées de Hela Lamine, Hela Briki, et Mouna Negra. La première aligne quatre panneaux qui laissent entrevoir des matrices de gravure savamment interprétées, où le dessin s’invite pour narrer des personnages irréels, certainement sortis d’une imagination débordante. La seconde, dépose pour l’événement une de ses sculptures de fer que nous connaissons bien (trop ?) désormais. Enfin, la troisième, met en devanture une sorte de rideau noir ouvrant sur divers amas de boules froissées, bâche monochrome qui aurait gagné à être mieux travaillée, pour une finition obligatoire dans ce genre de démonstration.

Fruit d’une noble intention, les douze artistes participants à « l’Expo Blanche » ont tenté une difficile expérience. Celle de s’unir et se réunir autour d’une idée, mot, un terme, une couleur. Beaucoup plus que ça : un état, une émotion, une attitude, et un comportement. Le « Blanc » est continuellement un emportement extrême, où tous les sens se rejoignent pour exprimer une « apothéose ». Un collectif de jeunes étudiants, enseignants et professeur peuvent-ils réussir une telle mission? Jusqu’au 22 Février prochain, à « L’Aire-Libre », nous pouvons y trouver une réponse.

Selima KAROUI 

La feuille de l'olivier, 2010

La feuille de l’olivier de Nawel Skandrani, en avant-première à Mad’Art-Carthage.

 

Eternel et/ou éphémère ?

 

Le 19 février dernier, a eu lieu la première représentation de la pièce chorégraphique La feuille de l’olivier, dernière création de Nawel Skandrani. Ce soir là, il y avait foule à l’espace Mad’Art, affluence et rassemblement d’hôtes gratifiés, tous proches du monde dans lequel nous gravitions alors, celui des Arts et des Lettres. La pièce sera présentée ce soir au grand public, en ouverture des Journées de Danse Contemporaine, dans le même Mad’Art qui sera le territoire d’accueil de cette nouvelle manifestation.

Danseuse de formation, lauréate de plusieurs conservatoires, Nawel Skandrani a signé la chorégraphie, la conception et la mise en espace de la pièce. Après une carrière professionnelle de ballerine classique en Europe, elle retourne à Tunis à la fin des années 80, passe d’abord par le Théâtre National, fonde ensuite le Ballet National en 1992, et produit de nombreuses créations avec des chorégraphes tunisiens, arabes, et internationaux. Aujourd’hui, en étant chorégraphe et professeur indépendante, elle a signé des dizaines de créations dont la dernière en date, La feuille de l’olivier.

Justement, arboré par son auteure comme pièce chorégraphique, elle pourrait également être annoncée comme « représentation de danse-théâtre ». Nous y décelons l’empreinte de ses multiples collaborations avec le 4ème art, débutées en 1986 avec Mohamed Driss (Ismaïl Pacha, Vive Shakespeare, Le compagnon des cœurs), et plus récemment dès 1997 avec Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar (Soirée particulière, Grand Ménage, Junun, Khamsoun/Corps otages).

Utilisant les néo-jargons du monde scénique contemporain, la pièce commence avant que le public entre en salle. Une manière interactive d’aborder les sensibilités communes, et possibilité de découvrir les interprètes de la pièce, autrement, différemment. En postures de « poses plastiques », nous les avons d’abord aperçus, de dos et retournés, contorsionnés en eux-mêmes, nous rappelant directement notre état fœtal, lorsque nous n’étions qu’un amas de chairs blotti dans le ventre géniteur.

Progressivement, tout en lenteurs (en étalements et étalages aussi), une musique sourde s’empare de la scène, et des quatre corps qui se meuvent tels des chenilles sortant de leur chrysalide. Ce passage, dont la durée dépasse l’entendement permis par la gestuelle suggérée, aurait certainement gagné en qualité s’il serait resté à ses effleurements abstraits et minimalistes.

Caractéristiques que les séquences vidéographiques « parachutées », ont ensuite confirmé. Après leurs délicats balancements et frénétiques déhanchements, les interprètes Nathalie Jabroun, Marion Blondeau, Meher Awachri et Amira Chebli se sont accoudés contre les parois murales de la scène, pour voir et écouter un enchainement filmique, sensé nous parler de l’olivier. « L’olivier, arbre millénaire et symbole de la méditerranée », déjà annoncé comme tel sur les papiers de présentation par Nawel Skandrani, devenait tout à coup « objet-formel», « objet-esthétique », et « objet-cliché ». Le ton général, résolument tourné vers le symbolique et le métaphorique, est tantôt poétique, tantôt politique, tantôt engagé. D’une qualité certaine, et d’une certaine qualité, il tombe toutefois, à plusieurs reprises, dans la confusion des genres et du style, de part son éclectisme exagéré.

Pour nous, comme pour les poètes cités dans l’œuvre chorégraphiée, Mahmoud Darwich, Jacqueline Bellino et Stéphane Moreaux, l’olivier arbre « patriarche », est également source d’inspiration. Cela, dans un paroxysme des plus poignants, puisqu’il est aussi (l’auteure l’affirme et l’appuie) une cavité non négligeable de violence et de conflits. Par là, nous atterrissons de suite sur une douloureuse plaie à jamais ouverte : la cause Palestinienne, où l’extermination des oliviers est devenue une stratégie guerrière pour toujours mieux torturer un peuple qui agonise. Sur ce point, nous remarquons encore un désordre dans l’unité narratif, car le discours devient forcément embarrassant quand nous abordons des problématiques tellement affligeantes, à l’intérieur de proses voulues effervescentes, et de corps désirés fantasmatiques.

La feuille de l’olivier a le mérite d’inciter à la critique, en soulevant des points de vue analytiques. Il suscite le débat, car il est porteur de création et de réflexion. Soutenu par un travail technique et didactique indéniable des différents protagonistes, il donne à voir un angle de perceptions actuel. Les approches propres aux arts de la scène progressent et évoluent, cette réalité est déjà positive pour cet art d’abord citoyen. Alors, nous ne pouvons qu’encourager une pièce comme celle de Nawel Skandrani, car d’une manière ou d’une autre elle fait avancer les pensées, en les diffusant… autrement.

Selima KAROUI.

La leçon de Klimt et Schiele,Palais Keireddine, 2010

Présence des arts

 

 

Exposition commémorative des relations Tuniso-Autrichiennes au Musée de la Ville de Tunis

 

Klimt et Schiele, la leçon

 

Commencée le 9 décembre dernier, l’exposition qui se tient actuellement au musée de la ville de Tunis (Palais Kheireddinne) est un événement qui aspire à faire découvrir au public tunisien, l'œuvre de deux grands peintres du symbolisme et de l'expressionnisme autrichien, Gustave Klimt et Egon Schiele. Ces deux monstres sacrés de l'art moderne du début du 19éme siècle sont présents sous nos cieux, pour fêter le 50ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la République Tunisienne et la République d'Autriche.

Mais là où le bas blesse c'est que les œuvres des deux maîtres sont des copies. L'ambassade d'Autriche l'avait d'ores et déjà annoncé aux organisateurs tunisiens, en leur soumettant l'idée de ce projet: « les ouvrages de Klimt et de Schiele, association de dessins et de peintures, seront des reproductions ». Ne pouvait-on pas assurer la sécurité du transport des œuvres originales?

Mais l'exposition vaut tout de même le détour. C'est une leçon d'histoire de l'art et les copies sont d'une grande qualité. Les estampes au crayon et à la plume de Klimt nous ont confirmé la disposition du créateur à utiliser ce type de croquis. Avec sa tendance à représenter la femme dans une profusion de détails, entre motifs, accessoires et richesse de décors. Son œuvre artistique qui comprend, dans l'ensemble, 250 tableaux entre peintures, fresques, dessins et objets d'art, est effectivement connue pour cette passion de la gente féminine. Souvent reproduite en dominatrice et fatale, la femme est pour Klimt, son premier sujet d'inspiration prenant forme dans tous les cycles de sa vie.

Son confrère, Egon Schiele, peintre surdoué décédé trop tôt d'une grippe espagnole, se retrouve dans la même thématique. C'est en 1907 que Schiele rencontre Klimt, qui fut son modèle et son maître. Ils avaient l'un pour l'autre une grande admiration. La peinture de Schiele est tout de même plus envoutante, existentielle et torturée. Entre portraits et autoportraits, l'artiste nous transporte vers des profondeurs spirituelles à la limite de l'hypnose. Ses visages sont certes desséchés et tourmentés, provoquant quelques fois, en nous, un certain malaise... Mais, ils sont tellement criants de vérité. Ses couleurs sont d'ailleurs souvent dérangeantes, elles sont sanguines, charnelles, avec cette nuance verdâtre qui ne peut être que celle de la décomposition.

Egon Schiele et Gustave Klimt ont extériorisé les ténèbres de l'inconscient, projetant violemment sur leurs toiles, leurs démons intérieurs, les associant toujours à deux grandes figures apocalyptiques de la mythologie grecque, Éros et Thanatos. L'exposition actuelle du Palais Keireddinne nous en donne un bref aperçu.

Selima Karoui

La propriété artistique et la question du plagiat. IDDECO 2010

La propriété artistique et la question du plagiat

 

Histoires en eaux troubles…

 

Quand nous abordons un sujet aussi délicat que les copies et falsifications dans le domaine de la culture, des arts et des lettres, les avis restent mystérieux et perplexes. Le présent article en a fait les frais, lui qui était d’abord (normalement) destiné à une étude bien spécifique, en ayant pour première ambition de cibler « la question du plagiat dans l’artisanat en Tunisie ». Pour éclairer une pareille entreprise, il fallait donc contacter les principaux intéressés, et responsables, à savoir les acteurs du milieu. Allant des artisans, aux représentants de l’office national, des directeurs commerciaux, aux directeurs marketing, jusqu’aux juristes spécialisés, l’ensemble est resté relativement évasif quant aux portées qui nous animent ici.

Mise à part les détournements et retournements hypothétiques, nous admettrons aisément que les infrastructures juridiques qui s’occupent des droits d’auteurs en Tunisie, restent pratiquement inexistantes, du moins encore à un stade primaire. A part pour les ouvrages cinématographiques, ensuite littéraires, les créateurs n’ont pas de protection tangible pour leurs idées. De nombreux concepts sont carrément « volés », sans que personne n’y trouve à redire. C’est un sujet resté « tabou », les victimes ne voulant pas, bien souvent, porter plainte contre le porteur du délit.

Pourtant, les propriétés intellectuelles, tels que le droit d’auteur, le droit des brevets, et le droit des marques, connaissent aujourd’hui une expansion mondiale continue. Une irrésistible ascension qui tend à défendre et à exploiter l’ensemble de ces lois, notamment avec les nouvelles pratiques de contrefaçon qui se développent avec l’aire numérique et les réseaux « internet ». Alors, pourquoi en Tunisie, sommes-nous bien loin de cette réalité?

L’objet de la protection demeure jusqu’ici confus, devenant continuellement un amalgame facile avec les conditions de cette protection. Finalement sur quoi porte une propriété intellectuelle ? Sur une création ? Quel serait alors l’objet de cette création dans le droit d’auteur ? Pareillement pour l’œuvre dans le droit des brevets, et l’invention dans le droit des marques. Un patrimoine intellectuel peut couvrir une création qui est soit littéraire et artistique, soit industrielle. L’artisanat, qui se place entre les deux, peut-il avoir un statut propre ? De plus, soulignons que si la création littéraire a pour objet une œuvre dans le droit d’auteure, une invention regarde le droit des brevets, et quelque soit le domaine que l’on considère, de l’œuvre d’art jusqu’à l’œuvre artisanale, les idées ne sont jamais protégées. Autrement dit, la propriété intellectuelle exclut les idées de son champ, et retient la protection des créations.

Par ailleurs, le droit d’auteur et la culture entretiennent depuis toujours des rapports étroits. Le premier est tout de même une part de la seconde, et réciproquement. Le droit d’auteur n’est-il pas une culture, et la culture n’est-elle pas un objet de droit d’auteur ? Ils expriment tous deux le vouloir vivre d’une société, même si les droits privatifs ne protègent pas les créateurs du monde d’une semblable manière. Encore plus à notre époque contemporaine, où la mondialisation qui annonce la modélisation, menace la diversité et l’intégrité de chacun, et de chaque artiste.

Qu’il soit plasticien, designer, artisan, certaines pratiques culturelles (inévitablement dans l’art dit « contemporain »), obligent les esprits communs à repenser le droit d’auteur. De nos jours, à qui appartient l’œuvre d’art ? Avec la diversité des régimes juridiques, cette dernière fait certes l’objet d’un pluralisme d’appropriations et de transactions, mais ce qui rend la tache encore plus ardue, c’est justement une évolution culturelle qui rend de plus en plus floues et incertaines les notions mêmes d’artiste et d’œuvre. Leur double identité, avec l’évolution technologique qui demeure un facteur déstabilisant, n’a pas réellement de statut inventé ou réinventé pour la protéger. Si la production numérique a détruit toutes les contraintes qu’avait la production mécanique, elle ne peut qu’avoir bouleversé la création, et la réception de ses ouvrages. Faudrait-il encore cerner ces différentes problématiques, les comprendre pour mieux les contourner. D’irréversibles enjeux de civilisation viennent maintenant se greffer sur les enjeux culturels d’une société. Un réel besoin de « mise à jour » par rapport à la question du plagiat artistique dans notre pays devient donc nécessaire. A méditer…

Selima Karoui

La scène de la musique électronique en Tunisie.Enquête 2010

La scène de la musique électronique en Tunisie

Territoire installé : physique, organique et réel.

La musique « électronique », plus communément appelé « l’électro », est un type de musique qui débute ses conceptions sur les rives voisines de l’Occident. Dès les années 50 en Europe, les artistes s’y attelaient à l’aide de générateurs, de signaux et de sons synthétiques. Particularités pour produire une musique « bidouillée », dès l’époque dont nous parlons ici, avec un ensemble de sons générés par des appareils électroniques. Enregistrés sur bande magnétique, ils permettaient aux maîtres d’œuvres de les manier aisément, par exemple dans l'utilisation de boucles répétitives superposées. Ses précurseurs ont pu manipuler leurs porteuses expérimentations dans divers studios spécialement équipés, et faisaient partie d'institutions préexistantes.

Depuis, le matériau musical récupéré par ces chercheurs, de plus en plus nombreux, est de plus en plus diversifiés, permet aux compositeurs une maniabilité et une libération progressive. En conséquence, leurs exigences artistiques se sont faites de plus en plus drastiques. Aidés par les avancements techniques et technologiques, ils ont laissé libre cours à leur imaginaire débridé et hyperbolique. Dès les premiers balbutiements de ces expressions musicales contemporaines, les compositeurs pensent leur écriture en conformité avec ces techniques nouvelles qui s’offrent à eux. Ils recherchent la possibilité d’extraire de la technologie une certaine liberté d’écriture, une liberté de choix encore plus grande dans tous les éléments constitutifs de l’expression. La musique devient matériau sonore, et l’on parle alors de « phénoménologie du son ».

Certes, la musique électronique a vu le jour dans le monde de la musique « savante ». Toutefois, elle entre par la suite dans la culture populaire, et parcours le monde en s’internationalisant. Arrivé à Tunis aux débuts des années 80, « l’électro » locale pendant ses tâtonnements urbains, n’était pas encore ce qu’elle est maintenant. Ses tendances viraient plutôt vers la « house » ou la « dance », sonorités commerciales et majoritairement voulues produits festifs et dansants. Graduellement, le mouvement évolue vers un style de fond, auquel vient s'ajouter toutes sortes d'instruments et de « samplers » électroniques. Une nouvelle vague d'artistes du pays s'installe doucement, mais sûrement, dans la musique électronique. Afin d’éduquer l’écoute du public, qui devient lui-même fin connaisseur, et en demande de tempo raffiné. Les formes de « mix » et composition « électro » progressent et se développent, pour aboutir aujourd’hui sur une pluralité harmonieuse d’ampleurs acoustiques. Elles touchent donc un public plus large, les titres sont moins marginalisés, ce qui incite même les publicitaires et les grandes enseignes à les intégrer dans leur campagne audiovisuelle, et/ou filmique.

Les véritables premières recherches musicales expérimentales prennent corps, de jeunes artistes tunisiens sont présents depuis quelques années sur les fronts des musiques alternatives et électroniques de la capitale. Après des pionniers pour la musique « techno », tels que Mourad Sliti, Dj Mourad [Techno / House], actuellement résident en Suède, venu jouer à Tunis le 24 décembre dernier, qui a produit des titres depuis les années 95 sur différents labels, et qui fut le premier tunisien à sortir un vinyle « Techno » a l'échelle mondiale, c’est aux novices expérimentés de prendre la place et de marquer leur époque. Shinigami San (Zied Meddeb Hamrouni), à qui nous accorderons un entretien dans un prochain article, devient à cet effet, une figure incontournable du milieu. SKNDR (Skander Besbes), Molsen (Mohsen Ben Cheickh), Aie Thoum (Haytham Achour), Rekktvm , Lahab , Ynflx ( Ahmad  et Oussema Gaidi ), font également partie de ses générations d’artistes qui ont rêvé des sons originaux, singuliers et personnels, pour mettre en place un réel travail de création.
De nouveaux arrivants, dont certains ont déjà joué dans les festivals nationaux dédiés aux sonorités « electro », et dont certains produisent et vendent leur musique sur des labels, débutent toujours avec beaucoup de passion et de persévérance. Leurs noms de scène sont par exemple Sintek [Deep House], Krux [Dubstep / Techno / Hip Hop], Automnome [ Dubstep / Drum N Bass ], Lahab [ Rock / Metal  Indus ], Ynflx [ electronica /idm / drum n bass ], Delay Engineering [ Dub ], Mr Jalloul ( Dj ) [ Drum n Bass ]. Nous pouvons écouter, pour la plupart, leurs démonstrations mixées sur le site devenu incontournable pour diffuser ses propres conceptions basées surtout sur les arts musicaux, le réseau virtuel « My Space », où les interprètes et groupes du monde entier laissent respirer leurs créations.

Ces promoteurs de la musique électronique, sous nos cieux, donnent naissance à tellement de genres, de styles et de sous-styles (trop nombreux pour être cités ici), sans frontières rigides ou clairement définies, mais que nous pourrions sommairement identifier (de manière non-extensive). Il y a, par exemple, les styles contemporains, dédiés à la danse, comme la house, deep house, chicago house, l’acid house ; la techno, la techno de détroit, la techno minimale, progressive, brekbeat, drum’n’bass, jungle, hardcore, tribe, trance, psychédélique, new beat (…). Il y a les styles expérimentaux comme la musique planante, l’improvisation générative, le rock progressif, la new-wave, l’électro-acoustique, l’acousmatique (…). Il y a les styles dits de « chill-out » comme l’ambient, le downtempo, le dub, le trip-hop (…). Nous le comprenons aisément, la liste est longue, preuve indéniable que « l’électro » est bel et bien source d’inspirations, d’innovations et d’édifications.

Ceci pour répondre au besoin viscéral de découverte, d’une génération d’esprits vifs justement en mal d’explorations, et de révélations. Les jeunes (et moins jeunes) tunisiens trouvent certainement dans « l’électro » une réponse à leurs nécessités. Des vibrations sonores qui les transportent, les emmènent là où ils ne s’attendent pas d’aller. Une possibilité d’écoute qui les porte vers un ailleurs où ils se sentent exister. Voyager. Inlassablement.

Selima KAROUI

L'Action-gravure de Rachida Amara.Ecrit pour un catalogue d'artiste. 2010 

L’ « Action-gravure » de Rachida Amara

 

Au gré du temps, au bon vouloir de la vie, un artiste mûrit. Dans sa pratique et sa perception des choses, il ne peut demeurer constamment le même, sinon le voisin de lui-même.

Les œuvres de Rachida Amara démontrent d’une plaisance à manipuler les formes verticales, droites et longilignes. Des images de silhouettes échappées de leurs carcasses charnelles. Silhouettes résolument africaines. Ignorant leur maigreur, elle(s) préfère(nt) mettre en valeur leur courbes sensuelles et sinusoïdales.

Des partages de formes et de territoires à travers des histoires qui se chevauchent. À la vue de la mère génitrice « Gravure », chacune d’entre elles semble nous murmurer discrètement à l’oreille, ses souffrances non plus féminines, mais humaines devenues humanoïdes, automates vertébrés.

Solitaires, en couple, en groupe, parfois en tribu, ses créatures sont au premier plan d’une scène de vie souvent statique, mais toujours instable, car tout chez elles est appelé à s’enquérir de mouvement. Tantôt maîtresses, tantôt esclaves, tantôt pudiques, tantôt exhibitionnistes, elles vivent tout simplement.

Ces mêmes corps qui étaient, pour Rachida à ses débuts, des corps clôturés dans leur cage d’encre cristalline. Fermés à leur monde extérieur, ils étaient dans multiples espaces géométriques clôturés. Comme interdits de suivre les portées qui viendraient barrer les rectitudes mathématiques d’un usage obsessionnel et répétitif. Celui dans lequel peut tomber toute recherche plastique, retenue par un rituel méthodique pointilleux.

Celui de Rachida, ce sont les moments de recueillement qu’elle passe aux confins de son antre, « l’atelier », où depuis bientôt onze années, son œuvre s’inscrit de parties en pièces, qu’elle accroche indéfiniment au mur, pour mieux les voir, mieux les comprendre, les lire pour mieux les écrire.

Actuellement, elle constate par elle-même que ses créatures sont en fuite de leurs prisons dorées. Ces frêles créatures se dévergondent... Leurs essences corporelles n’ont plus peur de dialoguer avec le blanc de la feuille qui les accueille. Il n’y a plus cette obligation de remplir l’entière surface du support, espace vierge qui devient lui-même couleur.

Le dépassement de la gravure se fait ici dans la forme, et dans le fond, car c’est la distanciation quant à sa technicité et ses manipulations techniciennes, que Rachida entrevoit. Comme un acteur qui prend ses distances avec son personnage, comme le spectateur qui prend ses distances avec l’action dramatique, elle saisit ce recul nécessaire pour toute régénération de l’œuvre. Constat aujourd’hui réfléchi et assumé : ce n’est plus la forme de gravure que Rachida Amara cherche à donner à voir, c’est l’action même de gravure.

Voulant surpasser le simple procédé d’impression, elle cherche là où elle est sûre de ne pas trouver, et se risque même à ne faire que des tirages uniques pour mieux se mettre en danger. Car, à l’heure qu’il est, riche de son expérience de plasticienne, elle ne veut plus reposer sur ces acquis. Le fait de « graver », devient alors « l’acte » de graver. Creuser et inciser un matériau réclame désormais une entreprise où l’œuvre gravée n’est plus seulement réalisation, mais devient aussi manifestation.

Déploiement de taches, traces, coulures, écoulements, passages brusques de la spatule, déchirement du rouleau sur le support, c’est le moment de rupture que Rachida Amara cherche désormais à garder, point imminent d’un habeas corpus fondé sur son devenir. La matière y est presque toujours colorée, grosses giclures ou pointes polychromes qui s’enchevêtrent l’une l’autre, de primaires sur secondaires, de secondaires sur tertiaires, elles se mélangent et jamais ne se salissent.

Chaque couleur vient se blottir contre le détail d’un organe, agencé sur des corps dont les contours restent anatomiques. Silhouettes familièrement humaines, elles se sont dans leur libération, déformées, maquillées, travesties pour laisser parler l’autre d’elles-mêmes. Allures qui semblent mimer maintes décharges électriques, paraissant dire NON ! au rythme linéaire et constant de la monotonie quotidienne. Personnages qui préfèrent pour leur nouvelle exhibition répondre à leur faculté d’Être, ou de ne pas être, selon leurs envies et déclinaisons spirituelles.

Le trait et la ligne de Rachida se font alors anarchiques, volcaniques, sismographiques. Ils nous racontent leur résistance aux outils et matériaux de gravure qu’ils interrogent, essayant même parfois, lorsqu’ils rencontrent une plaque de linoléum, de la modeler telle une plaque d’argile. Après un combat amoureux avec la matière, les matrices résultantes deviennent elles-mêmes objets identifiables pour être exposés. Certainement un jour prochain…

 

Venir à maturité pour un artiste, c’est se faire face et méditer. Pour cette exposition de Rachida Amara, nous y sommes.

 

Selima Karoui

Artiste visuel et universitaire.

 

Lamine Sassi. Entretien 2010

Entretien avec l’artiste peintre Lamine Sassi

 

« Crier notre besoin de structures muséales »

 

 

Lamine Sassi, « Le » peintre tunisien, témoin invétéré et inépuisable d’une « Ecole de Tunis », encore et toujours éternelle, à travers les mémoires collectives et celles individuelles.

L’acte de création est pour lui un acte vital, existentiel. Même approché dans ses gravités spirituelles, il le voudrait toujours source de joie, et un profond amusement.

Après maintes expositions, des collectives et des personnelles à n’en plus compter, des rétrospectives qui attestent de l’expérience de l’homme dans le milieu, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, au plaisant crépuscule de sa carrière de plasticien, il peut indubitablement nous éclairer sur les exigences et les paramètres nécessaires quant à la création d’un Musée sous nos cieux.

 

 

 

Pour vous, que représente « Le Musée » ?

Quand j’imagine le Musée, je le vois comme un arbre avec plusieurs branches qui se rejoignent, pour raconter les séquelles et les déroulements de l’Histoire. Il serait comme un miroir, pour être le reflet d’une culture et d’une société, et comme le miroir, il ne tricherait pas. Quoi de plus important que de protéger les œuvres d’art d’une nation. Elles sont sa fierté, sa fortune, le témoin de son savoir et le flambeau de ses connaissances.

 

Vous avez intimement fréquenté nos plus grands artistes, morts pour la plupart aujourd’hui. Zoubeïr Turki, Ammar Farhat, en passant par vos plus proches compagnons de route, Faouzi Chtioui et Habib Bouabana ont certes leurs œuvres dans des collections privées et nationales, mais ils restent invisibles pour la grande majorité de nos citoyens. Qu’en pensez-vous ?

Justement, ils deviennent invisibles car leurs œuvres le sont. Elles sont classées et « rangées » dans les dépôts et les greniers, elles vivent dans les pénombres de l’inconscience. Je pense que pour un artiste, cette seconde mort est la pire de toutes.

 

 

 

 

Selon vous, que représente l’acquisition de l’ensemble de ces œuvres ?

Evidemment, toutes ces œuvres « dessinent » notre patrimoine. Elles le font différemment mais peuvent le faire autant que notre « Musée du Bardo ». Elles doivent être gardées, protégées, car elles racontent notre véritable identité et son évolution. C’est dans ce sens seulement que les acquisitions d’œuvres d’art représentent un profit pour son peuple. Si ce dernier n’en bénéficie pas pour s’instruire, se cultiver, se nourrir spirituellement et artistiquement, à quoi bon ?

 

 

Pourquoi jusqu’ici, il n’y a toujours pas de musée d’art moderne et/ou d’art contemporain en Tunisie ?

Parce-que nous avons pensé au football avant les arts en général et les arts-plastiques en particulier. L’art est un championnat ignoré, alors qu’il reflète les véritables richesses intellectuelles et humaines de notre pays. De plus, la société est de plus en plus réceptive aux pratiques artistiques, la création d’un musée la satisferait, et permettrait même à nos visiteurs extérieurs de bénéficier d’un tourisme culturel de qualité.

 

Pensez-vous avoir un regard romantique, fataliste ou au tout simplement sincère sur la question ?

Je pense les trois à la fois. Romantique avant tout parce que je reste un éternel amoureux et défenseur de la pérennité de l’art. Fataliste car je suis réellement pessimiste devant cette absence totale de musée chez nous, qui ressemble à un provisoire qui dure. Quand je vois les plus belles collections d’œuvres en train de mourir sous les décombres de l’inconscience collective, comment voulez-vous que je ne sois pas pessimiste ? Quant à sincère, je le suis en étant romantique et en étant fataliste.

 

De ce point de vue, comment l’avenir vous parle-t-il pour la mise place d’un musée ? Un musée est-il réalisable sous nos cieux ? Est-ce un rêve ?

L’idée d’un musée n’est ni imaginaire, ni fantasmagorique, ni virtuel. Un musée est réalisable, de part le contenu, le contenant et les possibilités de financement qui existent bel et bien. La Tunisie a besoin d’un futur jardin, et le musée serait son futur jardin portant en son sein les plus belles et les plus rares des plantes. Alors, irriguons-le.

Vous savez, je suis fatiguée d’emmener mes enfants chaque week-end dans les mêmes lieux culturels, les mêmes salles de cinéma, de galeries, de théâtre. Nous avons besoin de voir un travail commun de contemporains, proche de nous. Un lieu qui voudrait raconter notre histoire. « La faim » de la Tunisie c’est son musée qui n’existe pas encore. J’espère réellement encore vivre pour voir s’ériger dans notre pays un musée digne de porter la mémoire de nos anciens.

 

Propos recueillis par Selima KAROUI

Le souffle porteur du créateur, Jazz à mains,2010 

Institut Supérieur de Musique en partenariat avec l’Ambassade du Royaume des Pays Bas

Première édition de « JAZZ-À-MAIN » à Tunis

Le souffle porteur de la création

 

L’Institut Supérieur de Musique de Tunis a récemment abrité dans ces enceintes un concert de jazz, une première de ce genre pour les lieux. C’était le 19 décembre dernier, à l’Auditorium de l’Ecole, qui pendant une heure et demi d’écoute, a voyagé dans univers mélodieux, sensible et intelligent. Cet événement pour le moins inhabituel, était une sorte d’audition de clôture suite à une résidence musicale tuniso-néerlandaise programmée du 15 au 19 décembre dernier dans la capitale, délicatement prénommée « JAZZ-À-MAIN ».

Ce projet de prime abord novateur et original, a suscité en nous l’irrésistible envie d’en savoir plus quant aux tenants et aboutissants d’une telle démarche. De ce fait, nous sommes allés à la rencontre de l’instigateur du projet « JAZZ-À-MAIN »-1er Edition. Et comme pour rester dans l’harmonie des belles rencontres, le jeune homme s’est révélé à la hauteur de sa programmation musicale de qualité. Il s’agit du musicien Mohamed-Ali Kammoun également assistant à l’I.S.M de Tunis, qui vient tout juste de soutenir brillamment sa thèse de doctorat au centre des études catalanes à Paris, sous la direction du grand compositeur Pr. Jean-Marc Chouvel, lui-même ancien élève du maestro contemporain Pierre Boulez au collège de France. Cette première édition de « JAZZ-À-MAIN » a également été possible grâce au concours de l’ambassade du Royaume des Pays Bas en Tunisie, particulièrement celui de son attachée culturelle, Madame Cisca Yaakoubi.

Un dossier ambitieux et éclairé que celui porté par « JAZZ-À-MAIN », et son concepteur Mohamed-Ali Kammoun à l’origine de ce qu’il définit comme « un projet institutionnel de coopération internationale autour du développement de la musique « jazz » en Tunisie ». Animé par l’énergie de création qui sommeille en chaque activiste de son temps, il se bat aujourd’hui « pour permettre aux musiciens et mélomanes tunisiens de découvrir, d’apprécier et de connaître la musique contemporaine, avec ce qui s’y fait de plus pointu : le réseau « Swing » ». Il explique que son concept a d’abord été stimulé par ses recherches doctorales, études qui lui ont permises d’aiguiser son regard sur les nouvelles tendances instrumentales en Tunisie. Il se trouve que ces dernières sont en rapport avec le champ de l’improvisation musicale directement assimilé au genre musical « Jazz », circuit aujourd’hui exploité par quelques musiciens de la place.

Certes rarissimes, ils se comptent sur les doigts d’une main. Cependant, ces musiciens existent bel et bien, et parmi eux Mohamed-Ali dont la discipline élue est le piano, l’arrangement et la composition. Quel terrain d’expression leur consacrer devant la méconnaissance du « Jazz » en Tunisie ? Devant une telle interrogation, l’interprète s’exclame, transporté par son adoration du jazz quasi innée, « les enjeux culturels du jazz dépassent le simple divertissement, ils touchent directement nos patrimoines esthétiques et didactiques. Ils permettront certainement à la musique tunisienne et orientale de s’ouvrir vers un métissage encore plus enrichissant ». Qui pourrait le contredire ? Depuis la mise en place du jazz dans les cités urbaines à partir d’environ 1920, les populations se sont réunies autour de ce son rythmé, chaleureux, transportant délicieusement vers un ailleurs plein de songeries éveillées. Tout en gardant leurs structures internes savantes et complexes, les arrangements « jazzy » associent toujours amoureux, amateurs et professionnels.

De ce fait, Mohamed-Ali Kammoun engagé corps et âme pour sa cause, pense qu’ « à travers des projets tels que « JAZZ-À-MAIN », baptisé ainsi pour évoquer une musique aussi élaborée et complexe que le jazz, est finalement « à portée de mains », mains de ceux qui ont en besoin. C'est-à-dire nos jeunes musiciens intéressés par leur quête artistique. « JAZZ-À-MAIN » sera là dorénavant plusieurs fois par an pour répondre à leurs besoins, où ils seront encadrés par des interprètes tunisiens et internationaux, pour leurs ambitions musicales et leurs formations pédagogiques ».

Prochain rendez-vous fin janvier 2010 pour un deuxième « JAZZ-À-MAIN », avec des musiciens italiens et néerlandais présents pour deux concerts de fin de résidence à Tunis, ainsi que des masters-classes d'instrument « jazz », et les formations instructives qui en découlent. Devant de tels aspirations, le public ciblé ne pourra que suivre, entraînant sur sa lignée jusqu’aux profanes, certainement séduits.  

Selima Karoui

Même les géants peuvent se fouler le pied.Yahia YAÏCH de Fadhe Jaibi, 2010

Théâtre

 

"Yahia YAICHE (Amnesia) " de Fadhel JAIBI

 

Même les géants peuvent se fouler le pied…

 

Vendredi 2 avril dernier a eu lieu la première de Yahia YAICHE au Mondial, dernière création d’un illustre « personnage » du théâtre tunisien. Notoire, officiel, publique, oui il l’est et chacun de ses « nouveaux nés » suscite sur la place artistique ferveur, engouement et infatuation. Aucune de ses créations n’est passée inaperçue, et ses thématiques de prédilection restent continuellement fidèles à leur essence artistique. Désormais, « gotha » et galeries citoyennes ne le savent que trop bien : Fadhel Jaïbi aime à discourir de comédie sociale, de misère humaine, de génération désœuvrée et désemparée, d’espérances déçues, de jeunesse bafouée, de folie, de démence, de psychiatrie, et de politique.

Yahia YAICHE, encore une fois, n’a pas dérogé à la règle. Personnage central de la pièce, il raconte l’histoire d’un limogeage, brusque, étrange et injuste. Celui d’un politicien, digne représentant d’une démocratie prise dans les vilains tentacules de l’autocratie. Pièges qui se refermeront sur leur proie pour le mener jusqu’en résidence surveillée, où sans raisons apparentes et sans explications, il se prend en otage dans sa …bibliothèque. Enfermement programmé qui manque de l’emporter matériellement et corporellement, puisqu’un étrange incendie s’y déclenche.

Énigme déconcertante, étrangeté, inusité et invraisemblance conduisent les forces systématiques de l’ordre à l’interner pour « confusion mentale ». Dès lors, c’est le déclin sourd et progressif de Yahia YAICHE, dépareillé et isolé, à la merci des psychiatres. Ceux-ci ressemblent traits pour traits aux brigades policières, et les séances de « soins » sont semblables et analogues aux interrogatoires de garde à vue. La « victime » Yahia YAICHE, étant lourdement chargée de se justifier sur les mobiles de l’« accident », doit se décharger pour s’innocenter. S’acquitter pour légitimer l’incident, et/ou son acte manqué. Hasard, tentative de suicide ratée, acte criminel, c’est l’enquête qui devra en découdre…
Un scénario, un texte, une dramaturgie et une scénographie signés et paraphés d’une même empreinte tribale, d’une même envolée clanique. N’y a-t-il pas ici comme une impression de déjà vu, lu, senti, vécu, pensé, aimé ?

Rappelons-nous, ou plutôt grattons-nous la mémoire. Si le portrait de Fadhel Jaïbi n’est plus à esquisser, tant des dessins et des copies de dessin ont déjà été diffusés pour dresser ses contours faciaux, sa constance formelle et conceptuelle étonne plus que jamais. Environ six décennies après sa naissance dans l’un des quartiers périphériques de la ville tunisoise, et environ quatre décennies après sa formation complètement prédisposée au théâtre, il nous parait aujourd’hui curieusement lui-même.

D’abord universitaire à l'Institut des Études Théâtrales de Paris, il co-fonde à partir des années 70 plusieurs groupes de théâtre, en France, à Gafsa et à Tunis. A l’origine du Centre National d'Art Dramatique et du Collectif du Nouveau Théâtre de Tunis, nous comprenons aisément que ce que nous appelons « Le Nouveau Théâtre » lui doit ses souffles vitaux, et un fière chandelle. Il est le témoin privilégié des heurs et malheurs du théâtre tunisien, et ce depuis qu'il existe dans ses conjonctures contemporaines,

L’homme et son itinéraire sont saisissants, son parcours est tel une flèche adjudicatrice que rien ne semble arrêter, sauf un diagramme qui se profile délicatement : le reposoir sur ses acquis, et le délicieux goût de la coutume qui finit par vaincre les plus forts.

Ce sont ces poussées d’impression que nous avons eu à la sortie de la pièce théâtrale Yahia YAICHE. Poussées, car ce sont des montées et des bouffées d’émotions arrêtées, n’arrivant pas à décoller. Comme après l’écoute d’un refrain ou d’une chansonnette qui nous ont maintes et maintes fois bouleversés, mais qui, maintenant, procure une petite nostalgie complètement étrangère à l’extase habituelle. De balises culturelles, les créations de Jaïbi seraient-elles devenues règles institutionnelles ? Lui qui a vécu la féconde ubiquité de l’artiste génial et de l'intellectuel engagé, lui qui a clamé haut et fort que son théâtre était sans concession, mais avec rigueur, recherche personnelle et perpétuelle, amplitude référentielle d’une théorie conjuguée à une praxis, pour faire naître… l’inattendu.

L’inattendu, c’est ce que nous n’avons pas trouvé dans Yahia YAICHE. Du début jusqu’à la fin de la représentation, la salle de théâtre ressemblait à une vaste cuisine où tous les ingrédients dégagent la même odeur. Structure corporelle et spatiale, présence scénique, jeu, interprétation et direction des comédiens, écriture formelle et conceptuelle, récit onirique et mémoriel, mimique faciale et linguistique, énergies actives et passivement latentes, dits et non-dits, métamorphoses et anamorphoses spirituelles... Ce « tout » d'une indubitable et dérangeante qualité nous a laissé pantois devant autant de constance et de régularité.

Démarche, œuvre et portrait de groupe ont failli à leurs principes générateurs. Celle d'une culture binoculaire et extra-sensorielle, qui de part sa définition même, dépasse ses propres limites et milite contre l’extrême facilité des acquis usés. L’homme « .politiquement incorrect » qu'est Fadhel Jaïbi serait-il devenu porteur et créateur d’œuvres « politiquement correct » ? Peut-être est-ce le contraire ?

Si l'on peut témoigner de toute une génération, et en retracer ses cycles sinusoïdaux rythmés par les malices de l'Histoire (l'artiste qu'est Jaïbi en porte dignement le flambeau ceci est une vérité), peut-on dans un même temps en avoir l'arrogante prétention? Car c’est bien ce qui parait et transparaît après les premières représentations de Yahia YAICHE (Amnesia), où « le doute du créateur » n’a pas droit d’asile.

 

Selima KAROUI

Récit onirique, Othman Khadhraoui à la Galerie Mille feuilles, 2010

Présence des Arts

 

Galerie Mille Feuilles - Exposition rétrospective de Othman Khadhraoui

 

Un récit onirique

 

Samedi 27 février dernier a eu lieu le vernissage d’une exposition « hors du commun », celle de l’artiste Othman Khadhraoui. Pensé et organisé par le Syndicat des Métiers des Arts-Plastiques (le S.M.A.P), sous le patronage de Mr Abdesselem Jrad, secrétaire général de l’U.G.T.T (Union Général des Travailleurs Tunisiens), l’événement s’est révélé à la hauteur de ses ambitions : curieux, réunificateur et solidaire. Sans oublier le plus important, l’extrême richesse des œuvres exposées.

En effet, le grand public avait oublié la facture transcendante d’Othman Khadhraoui, aujourd’hui âgée de 72 ans. Relativement « ignoré » par la scène des arts-plastiques tunisienne depuis un moment, dans une situation précaire et physiquement amoindri, il a décidé quelques mois auparavant, de pousser la porte du S.M.A.P, en contactant son secrétaire général, Amor Ghedamsi.

Othman avait assisté aux assemblées du syndicat, en connaissant ses actions principales, comme celles de permettre aux artistes plasticiens de notre pays d’exercer leurs métiers dans un minimum de dignité et de jouir de leurs pleins droits. Se sentant depuis longtemps exclu, Othman demandait « juste un peu de reconnaissance ». N’ayant pas les moyens de restaurer ses œuvres abandonnées, écartées et isolées dans un coin de sa maison, l’artiste a bien fait d’attirer d’abord l’attention du S.M.A.P, ensuite celle de l’U.G.T.T, qui n’ont pas manqué de prendre complètement en charge l’actuelle exposition de l’artiste à « Mille Feuilles », dont le commissariat de qualité revient à Mme Faouzia Sahli, l’ex-directrice de la commission d’achat du Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine.

Présentée par Amor Ghedamsi comme une rencontre dans l’univers foisonnant d’Othman Khadhraoui, fils du désert qui nourrit son imaginaire d’authenticité, de pureté, de volonté(…) vraies, et nobles valeurs de l’Humain, la manifestation s’est révélée un grand moment dans l’histoire des arts-plastiques en Tunisie. Voir des causes syndicalistes rejoindre la profusion émotionnelle d’un artiste majeur du pays, en fusionnant avec la noblesse indéniable de son œuvre, était réellement un intervalle temporel où un rêve secret devient réalité.

Les peintures de Khadhraoui, inconditionnellement enracinées dans une innocence originelle, se sont montrées fertiles, sensibles, originales, et infiniment créatives.
L’exposition qui lui est dédiée, rend hommage non plus à un homme, mais à un patrimoine. Entier et sincère, l’artiste était d’autant plus touchant, sa modestie étant une grande leçon d’humilité et d’humanité. Devant les personnes qui découvraient son travail, littéralement en admiration face à lui, il paraissait serein, confiant, tout en candeur et en retenue. Couronnée de surcroit par un succès (plus que la moitié des œuvres vendus dès les premières heures), la réapparition tant attendue de Khadhraoui a confirmé une évidence : le public est friand de belles initiatives comme cette rétrospective mise en place par le S.M.A.P, et parrainée par l’U.G.T.T.

Nous ne pouvons que saluer ces volontés communes de faire vivre et revivre l’Art de notre pays, quand certains malheurs de l’existence s’acharnent contre ses artistes. Il est très important de reconnaître que l’art est un pilier de la société, en étant une de ses principales sources de savoir, de culture et de partage. Un art citoyen, un art vrai et un art pur, c’est ce que nous pouvons découvrir, à travers l’exposition d’Othman Khadhraoui, à la galerie mille feuilles jusqu’au 10 mars prochain.

 

Selima KAROUI

TalentDesign-Paolo Perelli corrigé. IDDECO2010

PAOLO PERELLI

 

Depuis quelques temps, il y a sous nos cieux comme des échos créatifs qui résonnent. Leurs répercussions apportent délicatement sur la place artistique une néo-tendance esthétique. Un des acteurs de ces aspirations contemporaines tunisiennes n’est autre que Paolo Perelli, qui vit dans le pays depuis quelques années, plus précisément à Kelibia. Il y a conçu une maison d’hôtes dans la Médina de la ville qui nous a donné l’occasion de découvrir son travail de designer, une œuvre de fond et de forme, dense et recherchée.

Notre sensibilité s’est tout de suite imprégnée de son écriture à la fois émotive et conceptuelle, car alliant un savoir faire maîtrisé à une séduction toute méditerranéenne. L’artiste, habité par un amour sincère pour le Nord de l’Afrique, décide de s’installer en Tunisie, terre en laquelle il perçoit un champ fertile pour l’expression artistique. La sienne est, quant à elle, une fusion entre académisme et modernité, rigueur de la forme et éclatement de la matière pour générer figures et tournures d’objets, ainsi que divers conformations sculpturales.

Chez Paolo, cette pluridisciplinarité a vu le jour à l’Académie des Beaux-arts de Bologne où il étudie dans les années 80. Cet « italiano vero » né à Ravenne en 1964, y forme ses expressions justement autour de l’ « Objet-Design ». Il s’agit alors de l’interpréter, pour en styliser les contours et les matériaux.

L’ensemble de ces paramètres deviennent pour Paolo une nourriture intellectuelle et spirituelle, qui se concentre de plus en plus autour du « design- produit ». Des villes d’Italie à ceux d’Europe, jusqu’à Tunis aujourd’hui, le designer interroge la restructuration de la forme usuelle pour toujours entrevoir la possibilité de poser son empreinte. Il développe depuis une pratique où naissent des pièces d’art et de design, habitées par le style d’une œuvre où la mise en scène cohabite avec la mise en situation.

C’est fort de ce vécu que son travail actuel devient incontournable, car il sait allier beauté, fonction et ergonomie, et ce même si l’objet crée est bien des fois monumental, et n’est donc pas destiné à l’utilisation. Cependant, il reste fonctionnel quant aux questions de répartition dans l’espace d’aménagement, et ergonomique quant à son dessin et sa morphologie. Comme ses imposantes lettres en acier brossé et poli, que Paolo a personnellement soudé et agencé. Avec une allure singulière entre facture gothique et romaine, elles sont tout simplement majestueuses. Arrangées dans un dispositif d’installation approprié, ces lettres font figure de fantasmagories, avec cette impression qu’elles se sont évadées d’une page devenue blanche par leur absence…

Par ailleurs, sa résidence en Tunisie devient pour lui l’occasion de fréquenter l’atelier d’artisans de la place, notamment à Kelibia où il demeure. Il a certes pour intention première de se mêler à son proche environnement, mais il est aussi motivé par cette profonde connaissance qu’il désire avoir des matériaux locaux. Le tressage de l’osier, pour des paniers, des poufs ou des fauteuils, ou la soudure des métaux avec lesquels il met en forme sculptures, lampadaires et abat-jours n’ont plus de secret pour lui. Une vitrine de sculptures travaillées dans l’acier et le fer tôlé démontre alors d’un savoir faire et d’une technique pour laquelle Paolo dit vouer une prédilection. Ce même métal qu’il utilise pour mettre sur pied ses fameuses lettres « poltrone» (paresseuses), comme se plaît à les appeler Paolo quand il les place sur un fauteuil ou les couche sur un divan. Elles en deviennent alors presque humaines. Il semble aussi manipuler les équations chromatiques aussi naturellement que ses manœuvres matiéristes, en quête du matériau idéal qui saura le mieux se marier à ses objets d’art, et autres rondes-bosses savamment galbées, entre sensualité et rigoureuse géométrie.

L’ensemble de ces projets ont dirigé Paolo Perelli vers un engagement artistique, devenu aujourd’hui son oxygène et sa raison de vivre, ici en Tunisie, où l’artiste ira jusqu’au bout de ses rêves. Dont celui d’une exposition personnelle en Janvier 2010 à l’Espace « Le14 », une galerie d’art de la capitale qui parraine et encourage les ambitions des créateurs contemporains. Cette exposition sera aussi l’occasion de découvrir les multiples facettes de l’univers de Paolo Perelli qui nous transportera jusqu’à ces récentes manipulations « intra muros ».

 

Selima Karoui.

Transcendance des mots.La Route de l'Or de Mohammed Kameleddine Gaha,2010

 

La Route de l’or – Poèmes de Mohammed Kameleddine GAHA

 

Transcendance des mots pour un dépassement de l’expression écrite

 

Le nouvel ouvrage du poète, universitaire et homme de lettres Mohammed Kameleddine Gaha est actuellement dans nos librairies. Intitulé « La Route de l’or », il se présente sous la forme d’un recueil de poèmes en prose. L’auteur qui a déjà de nombreuses publications à son actif, propose avec son nouvel opus, une sorte de voyage dans les profondeurs et méandres des mots.

C’est Mansour M’Henni, universitaire et journaliste tunisien, également auteur de plusieurs livres en français (poésie, nouvelles, récits, essais et critique littéraire) qui a rédigé la préface du livre. Il annonce directement le ton : une écriture faite d’algorithmes et de sens symbolique, et nous invite à découvrir le reste du libellé.

Il est vrai qu’au fur et à mesure de la lecture, Mohammed Kameleddine Gaha nous a transporté vers une nouvelle approche de l’acte poétique. Nous percevons chez l’auteur une ambition de dépasser ses acquis de la lettre française. Commençant par une sorte d’ouverture appelée « Le don de la joie », le lecteur mesure alors l’atmosphère générale de l’œuvre écrite : un type de phraséologie assez complexe, mais qui garde toutefois un aspect rédactionnel frais, et inattendu.

Les deux phrases qui finissent cette première partie introductive, « Qu’importe puisque désormais nous sommes les hôtes de la joie, (…) Qu’importe puisque déjà recommence la juvénile parade du désir s’essoufflant à mimer la respiration du monde… », nous embarquent pour le reste de la lecture. Et nous sommes en partance pour une ode des sens et de l’expression.

Confirmation indéniable avec les trois parties suivantes, corpus centrales du recueil. La première, intitulée « Suites poétiques », est répartie en cinq enchainements. Nous y trouvons une savante terminologie qui nous conduit dans un langage de style imagé. Déclamatoire, le verbe se place ici entre chimères et utopies spirituelles. « Suites » qui finissent tout en délicatesse avec un poème intitulé « Eau ». Nous y cernons précisément la prédilection de l’auteur à savourer l’ensemble des tours de phrases qu’offre la langue française.

Le poète qui semble surtout inspiré par les formes allégoriques, nous mène peu à peu vers la partie centrale du recueil de poèmes, « La Route de l’Or », du même nom que le titre du livre. Elle permet au lecteur de discerner au sein du manuscrit une narration possible, même si le style général se base sur le non-récit. Une narration divisée en six partitions écrites, vouées à l’idée d’une quête de l’Homme qui croise tour à tour ses désirs, certitudes et incertitudes. C’est d’ailleurs dans cette partie que nous réalisons pleinement la dimension existentielle que Mohammed Kameleddine Gaha concède à sa prose.

Coffret de pensées et aphorismes éloquents, le recueil de poèmes finit par une note fluide, claire et limpide avec la dernière partie prénommée « Natures et aquarelles ». Elle clôture l’ensemble avec des lignes tellement significatives de l’univers dans lequel nous avons baigné tout le long du livre, « Pour habiter le silence, il faut faire provision de mots et de couleurs ». Ici se ne sont plus des mots qui s’offrent à nous, mais une peinture de mots que l’on voit en images.

Provisions, nous en ferons de l’ouvrage de Mohammed Kameleddine Gaha, qui sera sans un aucun doute une belle exploration pour tous les amoureux des lettres, et une initiation captivante pour ceux qui portent de l’intérêt au monde de la poésie.

Selima Karoui

Voyage dans les sous sols de l'âme,Métropolis.L'AtelierD,2010

Présence des Arts

Metropolis selon « L’Atelier D »

Voyage dans les sous-sols de l’âme.

    Chef-d’œuvre de l’expressionnisme allemand, Metropolis film de Fritz Lang sorti en 1927, a révolutionné son époque, et le cinéma universel. Film muet en noir et blanc, produit pendant la courte période de la République de Weimar, il fut magistralement mis en scène par ce réalisateur autrichien du début du 20èmesiècle. Pour raconter les mécanismes sociaux machiavéliques, dans lesquels s’embourbait déjà l’Homme moderne.
    Quand un collectif d’artistes alternatifs, réunis depuis quelques temps sous l’enseigne « Atelier D », pensent à (re)donner une lecture de ce moment incontournable du 7èmeart des années folles, les yeux attendent et les oreilles sont toutes ouïes. C’est « L’Atelier D », laboratoire où multiples formes d’expérimentations artistiques et créatives ont lieu, qui s’est aventuré dans cette (ré) création. Réunis autour du photographe, sculpteur, et bricoleur Abdelaziz Belgaid, de jeunes penseurs des nouvelles formes visuelles et corporelles s’adonnent, infiniment, à réinventer le monde. Leur dernière fusion s’est abandonné dans l’univers à la fois féerique et cauchemardesque de Metropolis, faire vivre environ trois semaines durant, une méga-installation. Dispositif investi dans le domicile même d’Abdelaziz, transformé, métamorphosé, inoculé par la machine Metropolis inoculant sa retranscription première : l’Humanité et son désespoir fatale et existentiel.
    Arrivé sur les lieux de l’installation, parmi les douze personnes conviées à chaque fois pour l’événement, nous attendions de franchir la porte… dans un mystère des plus planants. C’est à croire que les énergies qui se sont penchés ce jour là sur le berceau de  « L’Atelier D » se sont accumulées pour s’additionner aux résonnances quasi-mystiques de la cérémonie. Agencé comme un parcours labyrinthique, le circuit débute par « un homme-zombie », machine ouvrière désarticulée des galaxies mécaniques dans lesquelles nous demeurons.       Un autre, figure sérielle de la première, nous fait signe d’arrêter. Il actionne un « monte-charge », allégorique, et nous avons réellement l’impression de descendre au 22èmesous-sol du film originel. Ce que nous trouvons au bout ressemble à des catacombes pleines de poésie, et de révolte. Etonnante ébullition d’êtres animales que nous croiserons et recroisons progressivement. Foisonnante accumulation d’objets récupérés, reflets de leur cénesthésie désincarnée.
    Puis, « imagines que tu te trouves là, seule, invisible entre les bâtiments, comme des milliards d’autres, perdu dans la ville, (…) une métropole divisée en deux. Imagines que tu es dans celle d’en bas... La ville invisible, mégalopole souterraine, occultée aux entrailles du ciment. Là bas, une masse d’automates aux pieds de plomb travaille d’arrache pied. L’homme machine qui se ballade, conditionné à se balader, étranger et soumis. La machine, crée par l’homme (...) Innombrables fenêtres en infinis gratte-ciels font face au vide pendant qu’en haut, vingt deux étages plus haut, d’autres hommes jouent et se poursuivent à tâtons entre plaisirs inconnus ».
    Ce sont ici les mots de « L’Atelier D » pour narrer leur Metropolis, imaginatifs et imaginaires récitant une surréalité organique. Plasticité, musicalité, rythmes électro-acoustiques, chorégraphie, jeu scénique et mixages vidéographiques nous ont littéralement plongés dans une émeute charnelle et émotionnelle hors du commun. Pour l’installation Metropolisde « L’Atelier D », nous n’en dirons pas plus, car pour la comprendre, il faut la sentir, et pour la sentir il faut la vivre. Alors vite, à la prochaine !

Selima KAROUI

  Enquête et témoignages sur le Rap tunisien.2010

Etat des lieux du Rap tunisien
Ils dévoilent...

    C’est indéniable, le mouvement « hip-hop » rassemble dans la Tunisie d'aujourd’hui, une vaste communauté, et le Rap draine désormais les foules par milliers. Il est vrai qu’au départ, le Rap  tunisien avait relativement du mal à trouver une certaine visibilité médiatique par rapport  à l’ensemble des canaux de diffusion en place, sauf avec le web qui l’a d’emblée accueilli, les bras ouverts. A présent qu’il en est tout autrement, le Rap se diffuse incontestablement, en touchant une part de la population toujours plus grande. Devant une telle réalité, les rappeurs se sont fait de plus en plus nombreux, créant par là même, une industrie spécifique, non négligeable, du commerce musicale.
    Pour saisir la singularité de cette propagation, nous sommes allés à la rencontre de l’un d’eux, Zied Ben Aïssa, alias « Limbra», pseudonyme et diminutif de « Limbratour» (l’empereur). Dans le milieu depuis une douzaine d’années, ce jeune homme de 26 ans a d’abord évolué avec le groupe « CTH Family », avec qui, depuis environ une douzaine d’années, il a donné plusieurs concerts et tournées, en Tunisie et à l’étranger. Il a également touché de près  aux  domaines de la composition et des arrangements musicaux. Il a travaillé, dans ce sens, avec le groupe français « 113 », et a professionnellement côtoyé des studios d’enregistrement tunisiens, comme « Ulysson ».
    Méritant parcours pour « Limbra», qui, en autodidacte chevronné, s’est acharné à défendre sa passion, le Rap. Fort d’une certaine polyvalence dans cette sphère artistique, il en a présentement un juste recul. Il nous parle de ce mouvement comme « une issue pour nombre de jeunes », qui y voient une source d’expression intarissable. « Limbra» affirme alors que « le public tunisien est en train de s’agrandir », « présent, attentif, chaleureux, il est plus que jamais avec le Rap », dit-il. De plus, son auditoire est homogène, « lors des concerts hip-hop, il y tous types d’individus dans l’assistance ». A ce sujet, le rappeur-raggaman admet avoir « plus d’intérêt à toucher les personnes qui ne l’écoutent habituellement pas, car être devant ce type de profil le stimule fortement ».
    C’est un genre de défi qui « booste » certainement son message, et son art. Certes le Rap est né dans les quartiers populaires, et souvent défavorisés, mais il a également une écoute considérable dans les milieux riches et bourgeois. Même si cette problématique de déséquilibre entre les classes et les niveaux sociaux est réelle, pour les acteurs du Rap, il serait antinomique par rapport au mouvement même, de trancher sur la qualité d’un rappeur en fonction de ses « attributs » civils. Devant cette réflexion, « Limbra » affirme de suite que « dans le Rap, il n’y a pas de casting, le rappeur doit juste être un homme de principes, le reste suivra ». N’est-ce pas là une qualité universelle ?
    Il n’est pas toujours aisé pour Zied Ben Aïssa, alias « Limbra», comme pour la majorité des rappeurs tunisiens, de respecter leur choix musicaux et engagements artistiques. Ils tombent bien des fois dans les contrats commerciaux, pain quotidien et obligatoire de leur survie scénique. Se trouvant au pied du mur, ils acceptent, par exemple, de prêter « leur Rap » à des feuilletons télévisés sans rapport aucun avec leur idéologie, bien au contraire... « Limbra» parle de « nécessité alimentaire », alors que d’autres rappeurs « du bled » pensent que la solution médiatique de la télévision, et par extension celle du cinéma, constitue un possible chemin pour la reconnaissance du Rap dans notre pays. L'artiste « Balti », figure majeur du milieu en Tunisie, a longtemps défendu ces enseignes, en participant dés le début de sa carrière à différents projets télévisuels, à grand public. En composant   plusieurs morceaux sur la bande originale du film « Prince », de Mohamed Zran, il commence  par  mettre le Rap sous les feux de la rampe. Il continue ensuite avec « Le Projet » de Mohamed-Ali Nahdi, et plus récemment avec le dernier feuilleton ramadanesque de la chaine Canal 21, « Njoum Ellil ».     
    En effet, le 7éme art fait depuis, les yeux doux » au Rap, et plusieurs coopérations ont vu le jour dans ce sens. Pour certains cinéastes, le Rap devient influent, et non seulement ils en font usage dans leur film, mais ils s'en servent directement à titre promotionnel. Un des cas de figures, les plus parlants, reste le morceau  «Elli Baka el Eyn», titre flambeau de « Making of », le long-métrage de Nouri Bouzid, interprété par R2M rappeur local, et Lotfi Abdelli, l'interprète du film. Cet extrait a permis aux hommes de cinéma de remarquer l'influence et l'attraction exercées par la scène Rap sur la jeunesse tunisienne, leur ouvrant par là même, des voies ignorées jusqu'ici. Sur cette lignée, Ibrahim Letaief, réalisateur et producteur de Cinecitta, tente lui aussi l’expérience, et   après Lotfi Abdelli l'acteur, c’est Dali Ben Jemâa qui s'est converti en rappeur pour un « featuring » avec Wajdi, alias Big Boss, du groupe Mascott. Pour ce morceau voulu polémique et contestataire, traitant des difficultés du statut de l'artiste, rôle interprété par Ben Jemâa où il tente d'imposer son art dans un milieu cinématographique décrit comme féroce et matérialiste, nous remarquons que la Rap peut, à des fins spéculatives et commerçantes, tomber dans l'amalgame de sens, et donc de sensibilité. Il semble qu'ici, l'essentiel était d'avoir du Rap dans la promo.
    Assurément, le style propre à l'identité musicale et spirituelle du Rap gagne, sous nos cieux, ses talons de gloire. Ses protagonistes ont alors ce devoir nécessaire de « boussole », pour toujours mieux guider une génération de jeunes perdus, entre leur désir de dire, et leur désir de comprendre. Alors, les rappeurs, compagnons de route du futur? 

Petite histoire…
    De nos jours, le mouvement « Rap » est reconnue identité planétaire. Phénomène international apparu au début des années 1970 aux États-Unis, le « Rap » signifie dans les mentalités collectives « Rhythm And Poetry » (« rythme et poésie ») ou « Rock Against Police » (« cogne contre la police »), alors que son sens littéral proviendrait du verbe anglais « to rap », ce qui veut dire « parler sèchement ». Il caractérise un type d’expression vocale sur fond musical sonore, et appartient au mouvement culturel « hip-hop ». Nous le reconnaissons souvent par tous types de signes extérieurs, symboles d'affiliation à ce soulèvement spirituel et artistique.
    Singulières manifestations comportementales, qui en l’espace de quatre décennies ont su dépasser la simple mode pour s’ancrer dans les sociétés. De pays développés à pays tiers-mondistes, d’Orient à Occident, le « Rap » est devenu aujourd’hui universel.
    La Tunisie fait partie de ces pays qui ont accueilli le mouvement « hip-hop » les bras et les esprits ouverts. Vers la fin des années 80, quelques citadins tunisois commençaient à adopter ce déplacement culturel. D’abord dans leur choix musicaux, ensuite dans leurs choix festifs, et jusque dans leur choix vestimentaires et leurs modes de vie. Et comme dans tout phénomène socioculturel il y a une manœuvre de mimétisme qui se met parallèlement en place, à Tunis pareillement à tous les pays du monde, le « Rap » est devenu moyen d’expression.
    Dans notre pays aussi, c’est à partir des quartiers populaires qu’il a entamé sa route, d’abord de manière souterraine, puis de façon plus grand public. Nos jeunes ont alors organisé dans les banlieues de Tunis toutes sortes de rencontres, aventures de leurs premiers textes « Rap’és », premières prises du « mic » (micro), premières tentatives de « flow » (rythme et style avec lequel le rap’eur débite son texte). C’étaient alors les prémices du « Rap », interfaces et occasions pour ses passionnés de créer autour de lui, donnant lieu à un champ de création à part entière. 
    Aujourd’hui, une vingtaine d’années plus tard, dépassant bien des fois les enceintes de la grande ville, ses manifestations sont devenues nombreuses : artistes connus et reconnus, discographie fréquente, organisation régulière de concerts, enregistrements d’albums, présence sur la scène nationale et parfois internationale, sans compter ses démonstrations dans le circuit alternatif. C’est indéniable, le « Rap » a son public,  qui le suit dans chacune de ses exhibitions.
    Si ce dernier est encore en reste de visibilité médiatique devant certaines grosses industries musicales, ses protagonistes actuels savent à qui s’associer pour faire parler d’eux et diffuser leurs messages. Des canaux de diffusion il y en a certes beaucoup, mais des réseaux spécifiques paraissent relativement fusionner avec la « rap music », comme le web, la publicité, le cinéma, les séries TV...

 
Contexte et lieux de production
Pour une meilleure représentation des studios d’enregistrements

C’est à présent évident : le Rap tunisien a bel et bien son univers, monde qu’il s’est construit et mis en place à la sueur de son front. Vaste milieu, riche de qualité et abondant de protagonistes, il a désormais son propre champ d’action.
Comme toutes les compositions musicales, il lui faut des lieux de réalisation et de production, communément appelés « d’enregistrements ». La musique estun métier source, et  l'enregistrement musical est une de ses prestations. L'accompagnement de projets doit alors adapter ses  offres à la demande des artistes rappeurs, afin que leurs créations musicales soient bien portées.
Enregistrement en studio, mixage, coaching vocal, arrangements, incursion d’instrumentations de musiciens à la séance, choix et enregistrement des voix, prise en charge de musiques existantes ou composition de musiques originales, habillage sonore, etc, ce sont ici les étapes basiques d’un travail de production et de postproductions audio. Outils incontournables qui permettent d’optimiser la relation ingénieurs, techniciens du son et artistes, ils restent pour le Rap, éléments majeurs pour le travail de création, et les parties en studio représentent la majorité du travail.
L’ensemble de ses paramètres liés directement  aux technologies numériques et au savoir faire de professionnels spécialisés, s’ils restent, aujourd'hui, incontournables, existent-ils réellement sur la place tunisienne ? Car à musique et artistes exceptionnels, il faut aussi une bande son exceptionnelle. Cela est-il possible, facile et aisé dans notre pays ?
Devant de tels questionnements, les réponses des principaux concernés, c'est-à-dire celles des artistes rappeurs, se rejoignent toutes autour d’une problématique centrale, à savoir le nombre insuffisant de studios d’enregistrements, ajouté au manque de spécialisation des techniciens sono et audio. En effet, quand nous pensons à la Tunisie en matière de musique, nous évoquons généralement la musique traditionnelle et populaire, la musique orientale, le « mezoued », et le raï. Un style de musique comme le Rap, ou d’autres musiques jugées alternatives, est quelque peu marginalisé.
Au niveau de la diffusion certes, mais aussi par rapport à ces lieux de production et de développement acoustiques. L'écoute et/ou la qualité des enregistrements qui en résultent, pour le Rap, sont donc bien des fois en deçà des potentialités. C’est indéniable, les studios d'enregistrement à Tunis ne font pas légion, et les groupes de Rap optent bien des fois pour les home-studio, et on aurait du mal à leur en tenir rigueur. Ils se créent également leur équipe de service, même si le métier d’ingénieur du son requiert une formation didactique et  pédagogique en conséquence. A ce sujet, il est étonnant de constater que la plupart d’entre eux sont, à Tunis, autodidactes, ce qui ne devrait pas être monnaie courante.
Il faudrait, par ailleurs, agencer des espaces adéquats pour les dits-studios. Des lieux dont la superficie pourrait accueillir minimum des parties son polyvalentes, un studio principal se composant d'une régie, une salle de prise, et une salle des machines. L'acoustique y serait parfaitement étudiée, pour une configuration totalement silencieuse assurant la clarté des prises de son. Sans oublier le matériel qui doit être, dans ce genre de cas de figure, haut de gamme. Il y a même les solutions que nous appelons « solutions à distance », ou à l’aide d’un serveur sécurisé, les artistes peuvent échanger leurs sessions de travail, des fichiers audio et vidéo de plusieurs dizaines de Go, très rapidement et simplement. Un service professionnel arrange ensuite l’œuvre musicale.
Avant d’opter pour cette solution facile et pratique, mais reniant l’aspect relationnel et artistique de toute démarche créatrice, il y a sous nos cieux, quelques studios qualifiés. Un des plus anciens, reste le studio « Ulysson », qui est cependant spécialisé dans le milieu cinématographique. peu plus les néo-créateurs, et les rappeurs ont font indubitablement partie.     
Selima KAROUI     

  Zied Meddeb Hamrouni Shinigami San.Scène Electro Tunis.Entretien2010

 

La scène de la musique électronique en Tunisie

Entretien avec Zied Meddeb Hamrouni, D.J et compositeur.

 

  • Avant toute chose, pourrais-tu te présenter ?

« Shinigami San » est mon nom de scène, et Zied Meddeb Hamrouni est mon vrai nom. Je suis musicien autodidacte, ayant commencé la musique électronique après avoir passé un petit moment dans la musique acoustique, à savoir le rock, le blues, le reggae, et un peu le jazz. Ce même jazz qui m’a ouvert les portes de la liberté de création, pour donner lieu à une rencontre musicale entre le « jazz » et le « dub », ce que j’écoutais, quelque part autour de l’an 2000. Cette rencontre entre les deux styles musicaux a été déterminante pour moi. C’est là ou j’ai découvert tout un nouveau spectre et champ d’exploration : la musique électronique. Le passage vers « l’Electronica » et « l’IDM » fut mon premier « jet » avec le groupe « E ».

« E » a été mon premier groupe électronique. Il a été formé avec Mohsen Ben Cheikh que j’avais rencontré dans le groupe « Stavka », une formation aux limites du punk et de la musique psychédélique. Formation qui a donné naissance, par la suite, à « The Ursula Minor » et « le 38ème parallèle ». Pour revenir à « E », qui existe toujours mais ailleurs, le groupe a eu une période à succès en étant parmi les premiers à « oser » jouer de « l’Electronica/IDM » en Tunisie, en plein concert Rock / Metal. Le projet passait alors par une phase recherche /expérimentation. Parallèlement à « E », j’ai lancé un autre projet qui représente maintenant mon dessein principal, « Shinigami San ». La découverte du « Dubstep » en est le point de genèse. Courant qui a explosé a Londres il y a déjà quelques années, il s’agit d’une des première musique qui travaille sur les basses et spécialement les « infras basses ». Progression, évolution logique et naturelle de la culture « soundsystem » jamaïcaine, elle en est la digne héritière. Sans trop m’attarder, j’ai découvert le « dubstep » à un moment ou j’avais besoin de cette musique. Ce rapport quasi physique aux basses fréquences (surtout « Infras basses ») a été un point charnière. Je me suis réveillé un matin en me disant : « c’est ça ce que je veux faire ! ». Et le projet « Shinigami San » a été crée. Des lives et des Dj sets ont suivi, aujourd’hui ça a l’air de bien fonctionner. Un de mes premiers titres est sorti sur un label Français de dubstep (F4TMusic, dub/apnea : F4T09), et le deuxième comporte trois de mes morceaux, avec un remix qu’« Opti » (Jarring Effects, Airflexlabs ) a fait.

 

 

  • Selon toi, y a-t-il une définition possible de la musique « électro » ?

Je vais faire une petite analogie avec la peinture. La musique acoustique de par sa richesse et son ancienneté, a comme caractéristique l’utilisation, au niveau des sons, de « plages » d’écoute un peu trop référentielles. Ce qui veut dire que tous les sons produits ici, possèdent des références visuelles dans le subconscient de chacun d’entre nous, notre mémoire collective. L’on dit souvent qu’un violoncelle est un instrument qui pleure ou qui crie. Tout le monde possède des images-références aux sons des instruments acoustiques. Tout comme c’est le cas pour la peinture figurative. Une peinture de fleur représente une fleur, et la sensation que l’on éprouve en la regardant, contient une bonne dose de sensations éprouvées par un maximum de gens, presque de la même façon. Tout est une question de référant. La peinture abstraite a apporté une nouvelle forme de sensations parce qu’elle n’a pas de référence commune partagée. Chacun devra inventer ses propres images sensorielles en regardant une peinture contenant par exemple une ligne noire dans un fond rouge. La musique électronique, et je ne veux pas dire « électro », fait de la même façon parce qu’elle se base essentiellement sur des sons non référencés (du moins dans les débuts de chaque nouveau courant). Ce qui laisse à l’écoute pas mal d’espace pour l’imagination, puisque les sons sont de synthèse. Si, aujourd’hui, tout le monde reconnaitra un son de « TB-303 », d’une « TR-909 » ou un « Juno », ils deviennent alors eux même référencés, et ils restent des sons ne faisant pas le poids (en termes de référence) devant un violon ou un saxophone. Le fait que ce soit des sons de synthèse, fera que chacun expérimentera la sensation sonore à sa guise et en fonction de son imaginaire. C’est ça pour moi la musique électronique. A partir du moment ou le musicien découvre ce type de sensations, et qu’il ne s’arrête plus aux notes/mélodies pour ne citer que ça, c’est là où il commence à toucher de près à l’approche électronique de la musique. Il y des gens qui jouent d’instruments acoustiques seulement, tout en ayant une réflexion purement électronique de la musique, et inversement, il y a des gens qui n’utilisent que des sons électroniques et font pourtant, en fin de compte, de la musique acoustique faite juste avec des sons électroniques.

 

  • Quel constat peut-on porter, aujourd’hui, sur la place de la musique électronique (et ses dérivés), en Tunisie ?

Avec la déferlante « Dj » invités chaque été pour jouer dans nos boites et discothèques, avec internet (heureusement qu’il y a cela !), des manifestations comme le FEST (Festival Electro Sonores de Tunis), une chance en Tunisie qu’un tel événement existe, les gens s’ouvrent de plus en plus à la culture électronique. Ils sont plus au courant des nouveautés mondiales, ou du moins, ils ont plus de chances d’y accéder. Les gens sont de plus en plus connectés à la toile, ils deviennent eux mêmes « électronisés » par ces énergies. Du coup, la musique électronique leur parle de plus en plus. Ils sont de façon très naturelle plus apte à recevoir cette musique. C’est une évolution logique du comportement humain. Je dirais donc que la place de la musique électronique est en train de progresser et de s’élargir de plus en plus en Tunisie. Plus les gens seront en connexion avec un monde qui tend à devenir plus numérique, donc plus virtuel et abstrait, plus les gens devront le suivre , ou bien le rejeter pour revenir a un monde plus naturel , plus organique . Ce qui est sûr, c’est que les gens cherchent des sensations nouvelles, et la musique électronique /culture électronique leur offre cette possibilité parce qu’elle est partout, et en perpétuelle évolution. C’est un challenge. Rien qu’à voir l’évolution du « dubstep » depuis sa naissance en 2004/2005, aujourd’hui évolutif à une vitesse phénoménale, je pense que pour tous les courants « électro », ce sera la même chose.

 

  • Depuis quand peut-on réellement parler de ce secteur spécifique, existant, ou florissant, sous nos cieux ?

C’est déjà le cas pour moi. Si on veut parler de « rentabilité » financière, on est encore loin. En ce qui me concerne, des événements comme le FEST prouvent que le secteur est vivant. La musique électronique en Tunisie reste encore à un niveau underground, et limite invisible. C’est une protection. Une réelle protection pour la créativité des artistes qui ont envie de rester maitre de leur musique. Ils restent libres. C’est vrai que ce n’est pas encore quelque chose de rentable financièrement, pour les quelques personnes qui font de la musique électronique, mais c’est en train d’arriver. La « house » (commerciale) ou les musiques de boites jouées dans les clubs en Tunisie, sont présentées à un public cible bien précis. Les gens ont oublié que la musique électronique, là je parle de la techno principalement, est une musique de fête. Une musique pour danser et se défouler, non pas pour d’autres raisons, que je préfère ne pas évoquer ici. Ce sont des musiques dont le but est de voir les gens se réunir et danser. Il y a plein d’amour dans ces musiques, et c’est ce qui regroupe et rassemble. Il suffit de se rappeler les premières éditions de la « Love Parade » (grande fête annuelle électro en Europe). Je pense sincèrement qu’on est entrain d’y arriver petit à petit en Tunisie.

 

  • Comment ce mouvement a-t-il débuté ici ?

Je ne suis pas réellement qualifié ou apte pour répondre à cela, parce qu’au moment où des gens comme Mourad Sliti (D.J pionnier en Tunisie) ont joué du Jeff Mills, de la Techno de Detroit dans les discothèques tunisiennes (aux alentours de 1995), j’étais encore en train de découvrir Nirvana ou Guns n Roses par exemple (LoooL !). Je n’ai pas de réelle idée sur cette période. Mais je sais qu’à un moment, aux alentours des années 2000 je crois, les gens ont dit de façon inconsciente, nous voulons autre chose : «  We want something else ! ».

 

  • Est-ce-que, comme tous les courants alternatifs, il s’est construit au sein et au milieu de tabous ? Quels seraient-ils en Tunisie?

C’est une revendication pacifique. Les gens ont envie d’être heureux. D’être bien dans leur peau. Et la musique électronique a la capacité de faire cela. Les gens bougent, dansent, transpirent, et rentre avec une « bonne fatigue » d’une soirée, où ils ont écouté de la bonne musique. Les gens ont envie de se libérer des tabous, de l’idée inconsciemment latente qui dis : « non, laisse tomber, de toute façon ce n’est pas possible ». Le monde change, les gens et leur demande aussi. De manière passive, les « tabous » ont été ignorés. Les gens font de la musique dans leur chambre, avec leur ordinateur. Et ils la font écouter à leurs amis et proches. Au bout d’un moment, leurs réalisations sortent au grand jour, ils jouent en public et se prouvent que finalement, oui, c’est possible.

 

  • Parle-nous des démarches, processus de création, propre aux artistes (D.J) électro ? Peut-on parler à juste titre de compositeurs ? Comment se fait un morceau ? Un album ?

Il existe quelque chose de très important dans la « fabrication » de la musique électronique, c’est sa liberté au niveau du processus de création. Bien sur il existe des logiciels, des machines physiques (boite a rythme, synthétiseurs, .samplers, ...) mais en manipulant et en comprenant le mode de fonctionnement, chacun trouve sa propre démarche de création sonore. Avec les sons de synthèses, c’est en comprenant comment ils sont générés que l’on comprend comment on en fabrique d’autres, et ainsi de suite. C’est une évolution perpétuelle. Ceux qui sont assez « branchés » sur le milieu « électro », se rendent vite compte qu’il y a tout le temps des phénomènes de mode dans les sons électroniques. Assez périodiques, ils sont éphémères aussi. Pour ma part, ce qui m’intéresse se trouve particulièrement au niveau de la genèse d’une « mode » sonore. Un autre point important est aussi vers quoi le musicien cible sa musique. Il y a plein de Dj/musiciens dont la cible est les « D-Jings » (les « mixs » qu’ils font). Donc les morceaux qu’ils produisent sont destinés à être mixés par des d.j. Et ce type de morceaux est assez codé. Les parties sont claires, et presque tout le temps (je dis bien presque) construites sur la même matrice, le même moule. La créativité se situe alors dans les combinaisons que l’on peut trouver à l’intérieur de ce moule. Ce sont des contraintes, qui comme pour un architecte sont plus un stimulus pour la créativité que quelque chose de bridant.

Une autre façon de travailler la musique électronique, c’est la partie la plus vaste, la plus riche et la plus apte à être qualifiée de substance artistique, parce qu’elle ne se destine pas à être dansée (pas de façon principale), elle reste plus libre. Elle ouvre de nouvelles portes à chaque fois. Les artistes créent même, à des moments, une façon nouvelle de faire de la musique, de la penser. Cette frange se rapproche beaucoup du jazz dans sa démarche et ses références, et aussi sa complexité. Les musiciens jouent vraiment, c'est-à-dire qu’ils ont des marges d’improvisation et d’expressions que n’ont pas les d.j (d.j de façon commune). Ils n’ont pas la même matière de base que pour un d.j (les morceaux prêts). Les morceaux peuvent être créés et interprétés en live.

 

 

  • Et toi ? Comment travailles-tu ?

En ce qui me concerne, je suis à cheval entre les deux. Shinigami San c’est deux configurations. Une configuration Dj ou je mixe comme tous les DJs. Je choisi mes sélections de morceaux et je m’amuse à mixer en faisant la fête avec le public. J’adore cela, et c’est un plaisir de partager, quelque chose que j’ai découvert assez tardivement, par rapport au temps passé à faire de la musique. La deuxième configuration est « le Live ». J’ai mes morceaux que je travaille à la maison, et j’insère tout cela dans cette conformation. Le but de ce « live » n’est pas de faire danser les gens, mais sera plus une exploration de sonorités, de rythmes, de combinaisons sur une grande puissance sonore. Le live est tout le temps en perpétuelle construction, c’est une sorte de « work in progress ». Il est toujours en évolution. Je l’ai joué pour la première (et seule) fois au FEST 2009, et j’attends d’acheter encore plus de matériel pour le rejouer. Il a encore évolué entre temps. La prochaine étape sera de le faire en multipistes, dans la plus pure tradition du « dub », musique tellement influente, et souvent mal connue (du moins en Tunisie) …

 

  • Quels sont en Tunisie les lieux de création ? Production ? Diffusion ?

Concernant la production/création, c’est généralement là où tu peux poser ton ordinateur sans avoir trop de nuisances sonores à côté. Pour la diffusion, ce sont les boites de nuits/discothèques, et ce, pour les musiciens orientés vers les clubs et dance music. Les concerts dans les universités et facultés, ou dans des centre culturels, seraient pour les styles un peu underground, plus libres et moins tributaires des normes des clubs qui restent, il faut le dire, très formateur et formaté pour les besoins du public « clubbing ».

J’utilise le mot production en le mélangeant avec création, car il ne faut jamais oublier que producteur reste un mot trop important. C’est facile de dire « je suis producteur de musique électronique » quand on s’amuse à faire des morceaux de musique. Le mot producteur n’est pas un terme à utiliser à tort et à travers, pour dire « je fais de la musique ». Un producteur c’est quelqu’un qui a suffisamment de connaissances en musique, et tout le milieu musical, pour choisir des directions artistiques, orienter des musiciens, faire en sorte que tel morceau soit édité à telle période, et pas une autre. Il suffit de faire un peu l’analogie avec un producteur de cinéma, et la limite ou différence musicien/producteur devient tout de suite très claire.

 

  • Le marché « électro » en Tunisie, existe-t-il ? Peut-il exister ? Car, force est de constater que la plupart des artistes locaux concernés signent sur des labels étrangers ? Quelle solution y a-t-il pour « garder », d’abord, nos artistes chez nous?

On ne peut pas vraiment parler de marché en Tunisie. Tant que la musique est en téléchargement gratuit sur internet, c’est un milieu qui n’intéressera encore personne. Je n’ai aucun problème avec le piratage de la musique. Ceci ne m’a jamais posé de problème. Parce que l’équation a changé. Beaucoup de personnes le comprennent, comme CD1D, la plateforme d'achat et de téléchargement de musique basse a Lyon : " télécharger c'est découvrir, acheter c'est soutenir". Les musiciens acoustiques par exemple ont besoin de beaucoup plus de fonds pour faire un album. Entre les sessions d’enregistrements, les sessions de mixage et de « mastering », la location de studios et de techniciens, font que le coût de la production soit assez élevé. Pour les musiciens électroniques, le coût reste relativement bas. Un ordinateur, une bonne carte son, un bon « contrôleur midi » et l’on est prêt à faire de la musique. Ce qui manquerait au marché ce sont des espaces d’expression. Des salles de concerts dédiées à la musique. Nous n’avons aucune salle de concert en Tunisie digne de ce nom. Soit ce sont des salles de spectacles qui sont à l’origine des théâtres ou des salles de cinéma, soit ce sont des discothèques/boites. Si les musiciens ont un espace d’expression, cela pourrait intéresser certains investisseurs pour se lancer dans ce type de projets, ce qui sera rentable. La vente sur internet à complètement changé le profil de faire/vivre la musique aujourd’hui. Les musiciens ne se soucient plus (pas beaucoup du moins) des ventes, mais du « booking », ils doivent jouer quelque part pour vivre. Et quelque part, c’est très logique et très équitable. C’est très facile de faire de la musique par petits bouts, mais l’essentiel pour mériter le statut de musicien, est tout de même de jouer de la musique dans les conditions du « live », car seul lui peut apprendre cette unique sensation.

 

  • Pour la majorité des tunisiens, musique « électro » veut dire musique de « discothèque », faite uniquement pour danser et se « défouler ». Ils ne font absolument pas la différence entre les différentes nuances et tendances de « l’électro », et la « dance » dite « commerciale ». C’est une réalité assez gravissime, comment y remédier ?

Il faut simplement qu’il y ait une quantité suffisante de personnes qui font de la musique électronique afin que le public soit conscient du panel assez large. Les radios ont une énorme responsabilité quant à cette réalité. Si les radios ne passent que de la musique commerciale, de boite de nuits en majorité, comment voulez-vous que les oreilles des gens soient éduquées ? Et là je parle des gens pour qui la musique est un fond musical, qu’ils écoutent en conduisant leur voiture entre la maison et le travail, ou en allant acheter un pain chez l’épicier. Les radios ont un rôle éducatif, malheureusement c’est quelque chose qui semble avoir été perdue. Je ne parle pas de cas en particulier, mais d’une démarche générale. Il ne s’agit pas de présenter du « free jazz » toute la journée sur les radios tunisiennes, mais de programmer de plus en plus d’écoutes variées, pour une richesse culturelle et musicale. C’est une chance que nous soyons en Tunisie, et que tout soit encore à faire.

 

  • Parle- nous de ton actualité ? Tes prochaines apparitions ?

Pour le moment, nous avons bientôt la session #2 de la soirée World Full Of Bass, en cours de préparation (prévue pour le 7 février 2010 au Bœuf sur le Toit). C’est une soirée qui essaye de faire exister une scène « Dubstep » et « Bass music » (dub, drum n bass, breakbeat, …) en Tunisie. Le groupe sur Facebook « World Full Of Bass – TN » compte déjà plus de 1000 membres, et ce ne sont pas que des tunisiens. Des gens nous ont rejoint d’Angleterre, de Paris, de Lyon et d’ailleurs. Nous sommes une poignée à l’avoir initiée (la soirée), maintenant elle s’enrichit de plus en plus. C’est un événement bimensuel. La première (session #1) a eu énormément de succès, alors nous récidivons. Un autre concert dans lequel je vais jouer va avoir lieu au Club Tahar Haddad le 30 janvier 2010. Le concert s’appelle Sounds of Délusion.

Je suis également invité par « Dj Danjer », par ailleurs un ami de longue date, pour son émission qui se passe le samedi soir pour présenter « le Dubstep et Shinigami San ». Elle aura lieu le samedi 6 février, donc la veille de World Full Of Bass – Session #2. J’y présente un petit mix avec plein de nouveautés et quelques exclusivités.

 

  • Pour finir, est-il possible, actuellement, d’instaurer une culture « électronique » en Tunisie ?

Absolument oui. Elle est déjà là. Il suffit de tendre l’oreille…

 

Entretien et propos recueillis par Selima KAROUI

Entretien avec Ridha Drira.2009 J.T.C.Attachée de presse 

 

Prenant en charge le stage de théâtre musical qui se tient actuellement au Palais du Théâtre à Halfaouine, avec le compositeur Hamadi Ben Othman, la chanteuse lyrique Galine Tchotcheva, et le comédien Bechir Gharieni, l’homme de théâtre Ridha Drira propose pour ce stage un programme de formation quant à la fusion du chant et du jeu scénique sur les planches tunisiennes. Après diverses adaptations de textes et approches théâtrales, étant aussi dramaturge et artiste-peintre, Ridha Drira se consacre pour cette quatorzième édition des J.C.C, à une recherche auprès d’étudiants tunisiens d’écoles de musique et de théâtre, portant sur la maîtrise du chant dit « lyrique », associé à l’art de la danse, de la parole, de l’interprétation et du jeu de comédien. Le sujet méritant attention et précision, nous sommes partis à la rencontre de ce metteur en scène, dramaturge, scénographe et universitaire à l’Institut Supérieur de Musique de Sousse, où il enseigne justement la spécialité « théâtre lyrique ».

 

 

 

Il y a environ une vingtaine d’étudiants qui suivent le stage de théâtre musical, venus d’écoles de musique et de théâtre des différentes régions de la Tunisie. Que pensez-vous de cette affluence relativement importante, et de l’intérêt manifesté par ces jeunes ? Et qu’est-ce que ce stage va leur apporter?

En marge des journées théâtrales de Carthage, ce stage de « Théâtre Musical » a une dimension d’approche scientifique et éducative destiné spécifiquement aux étudiants en musique et en théâtre, pour leur faire connaître un domaine méconnu jusqu’ici, et ce même par l’ancienne génération. Il est vrai qu’il y a eu dans certains pays arabes des expériences pilotes dans ce sens, mais qui sont demeurées relativement dispersées, et donc inabouties, tant sur le plan de la formation, de la création et de la production.

Devant cette réalité encourageante de projet de stage novateur, et nous l’espérons porteur, il ne peut y avoir que regain d’intérêt par la communauté estudiantine. Nous aurons pour objectif de développer chez eux leur maîtrise vocale, ainsi que leurs aptitudes à la prestation sur scène, à travers l’étude du chant lyrique et d’approches scéniques multiples.

 

 

Quel est votre stratégie de travail avec ces jeunes plein d’attente et d’espoir ?

Avant toute chose, les trois mots d’ordre seront passion, discipline, et engagement. Le retour au chant pur s’associant à l’interprétation, l’art de la danse, de la parole et du mouvement n’est pas une tâche des plus faciles. Il faudra donc répartir le travail en étapes de progression, et ce même si nous avons peu de temps. Nous travaillerons tous les jours, à raison de 3 heures environ, pour présenter nos propositions le jour de la clôture, qui se tiendra au Palais Halfaouine. Une fois ce choix établi, nous autres encadreurs les suivons tant sur le plan du chant lyrique avec Galvina, que sur le plan de la composition et de l’écoute musical avec Hamadi Ben Othman, et du jeu scénique avec Ridha Driri et mon assistant le comédien Béchir Gharieni.

Il ne faut surtout pas oublier que ce stage sera clôturé par in mini-spectacle, où seront projetées les approches scéniques et la capacité réelle des étudiants stagiaires, le vendredi 20 novembre à 13h.

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons constaté, de part les questions ouvertes par les stagiaires que vous encadrez, que leur souci premier est de voir ce genre de stage continuer en dehors de structures festivalières ou autres. Il est certain qu’ils veulent avoir la possibilité de perfectionner l’apprentissage qu’ils auraient dans ce genre d’événements épisodiques… ce qui n’est malheureusement pas le cas. Que pensez-vous de cette regrettable réalité?

 

Oui, en, effet c’est regrettable, c’est toujours une question de moyens, tant humains que matériels. J’ajouterai peut-être, dans le cas de notre pays, un manque d’espace et de structure aussi. Toutefois nous travaillons très dure pour que cela change, donc pourquoi s’inquiéter ? Nous finirons par arriver à élaborer un système régulier de formation quotidienne et non épisodique. Au sein de l’université et ailleurs.

 

Vous estimez qu’envisager la création d’un Opéra de Tunis est de l’ordre de l’utopie. Pourquoi cet avis qui pourrait sembler quelque peu défaitiste ?

Oui, je pense que c’est utopique et non, je ne pense pas être défaitiste. Je regarde simplement les tenants et aboutissants de ce type de projet colossal avec un regard critique et analytique. Il se trouve que les moyens que nous avons n’arrivent même pas au 1/3 de ce que demande un Opéra. Regardez l’Opéra du Caire, c’est un échec absolu. Il s’est attaqué à un champ de bataille blindé. De plus pour un orchestre de ce type, il faut un corps de métier complètement disponible, et tout le temps. Le chef d’orchestre, les interprètes lyriques, les répétiteurs et l’administration doivent être attitrés pour la troupe de l’Opéra. Et cela se compte en centaines de personnes. Avez-vous des personnes à Tunis qui soient parfaitement musiciens, parfaitement acteurs, et qui maîtrisent le chant lyrique ? Un peu… Non…. Vous voyez le nombre est vraiment trop faible pour constituer un réseau. Commençons modestement par le « théâtre chanté » ou « théâtre musical », comme le propose le stage en cours.

 

Croyez-vous à l’œuvre d’art totale, ou un Art qui fusionnerait tous les autres arts ? Est-ce cela l’« Art sans frontières » ?

Fusionner tous les arts en seul « Art Absolu », c’est le rendre libre de toutes contraintes esthétiques, formelles et conceptuelles. Ainsi, il pourrait fusionner avec les autres disciplines, et réfléchir avec elles. Oui, je pense que cela pourrait être une autre définition du « théâtre sans frontières ». Certainement pour cette idée de décloisonnement…

 

Propos recueillis par Selima Karoui.

 

Fusions matièristes pour inspirations colorées. 2009,Exposition Longhaï

Présence des Arts
Espace Le 14- Exposition de Longhaï
Fusion matiériste pour symphonies colorées 
    Depuis quelques temps, il y a comme une agitation artistique intra-muros. Les dates d’exposition se multiplient, et les vernissages se succèdent. Normal : c’est la rentrée, et toutes les galeries de la capitale la font en même temps.
    Parmi celles-ci, nous avons assisté samedi dernier au coup d’envoi de                l’Espace « Le 14 », qui a choisi de nous présenter pour l’ouverture de sa saison culturelle l’artiste français installé en Tunisie, Longhaï, de son vrai nom Thierry De Longuemar.
    C’est lors de ses nombreux voyages que l’homme en amoureux de découvertes géographiques et humaines traverse l’Asie, dont Pékin où communauté chinoise se plaît à le surnommer Longhaï consonance avec son nom français Longuemar. En chinois Long   dire dragon  haï, mer. nom symboliquement chargé de chance et de puissance au sens spirituel de la tradition chinoise. Longhaï devient depuis son nom d’artiste.
    Issu d’une lignée de créateurs entre son arrière grand-père contemporain de Kees Van Dongen l’illustre peintre expressionniste, sa sœur sculptrice et son frère compositeur de musique, Longhaï a grandi dans un univers artistique sans tout de suite s’y mêler.
    Pourtant sa passion des voyages qui lui fait parcourir le continent asiatique lui fait découvrir l’univers de la peinture. C’est dans ces territoires qu’un jour il s’épanche sur les vertus des couleurs, et leurs concordances chromatiques avec le pouvoir de la lumière. Résonances qui le mènent plus tard jusqu’en Tunisie, où la luminosité offre à Longhaï les meilleures conditions de travail.
    C’est d’ailleurs le fruit de ses ouvrages que nous avons admirés pour son exposition au « 14 », en cours jusqu’au 31 octobre 2009. D’une quantité importante (vingt trois tableaux en tout), l’ensemble de cette production s’est faite à Tunis entre 2007 et 2009. Nous y retrouvons cet éclat propre au soleil m éditerranéen, comme chez un Paul Klee ou d’autres artistes qui sont venus chercher sous nos cieux une limpidité et une brillance que le climat tunisien possède.
     Pour Longhaï il est source d’inspiration, et lui permet aujourd’hui de présenter à travers ses réalisations, une matière aussi diverse qu’harmonieuse, où énergie et liberté du pinceau côtoient éclaboussures et tourbillons enluminés. Il manipule ainsi de larges aplats au couteau, allégés de « dripping » aériens, comme dans ses toiles Las Palmas Iet Las Palmas II,  où il y associe la technique originale de copeaux de bois imprégnés de peinture dorée. Saisissante association qui nous plonge directement dansla période effervescente de l’expressionnisme américain des années 50, avec l’artiste contemporain Jackson Pollock dit « Jack the dripper », que Longhaï dit avoir choisi comme maître. Les deux se retrouvent en effet dans cette technique appelée « Action Painting” ou « Dripping » (coulures de peinture sur le support), qui revient de manière constante dans les travaux de Longhaï, en prenant  d’autres formes, d’autres tournures.
    Un autre procédé que l’artiste utilise pour représenter sa vision du monde se retrouve dans un détournement de l’acier assez ingénieux. Il cherche vraisemblablement d’autres supports que la classique toile de lin, et transporte ’aluminium à travers ses  multiples reflets. Tour à tour brossé ou poli, l’acier matériau à priori froid, se décline ici selon plusieurs possibilités. Dans Autoportraitpar exemple, ’est l’huile et l’acrylique sur inox qui figurent le côté miroir du métal pour renvoyer à l’artiste sa propre image lorsqu’il peint, ou réfléchir celle du spectateur lorsqu’il est face à l’œuvre. C’est alors un dédoublement de la personne, du regard, de l’action et du geste.
     Longhaï reprend cet aspect interactif et ludique de manière plus poussée dans Patchwork I, une grande plaque d’acier poli vif avec neuf peintures sur toiles aimantées de 30x30cm, où il nous invite à refaire la composition du tableau, selon notre lecture et nos aspirations. Cela donne une interprétation de l’œuvre singulière, qui renaît par là même à chaque fois. N’est-ce pas ici un acte résolument contemporain que celui de désacraliser l’Art en faisant participer son public ?
    Contemporaine, l’œuvre de  Longhaï l’est sans concessions. Elle n’oublie pas de transmettre au regardeur une panoplie d’émotions, quant à elles, intemporelles. Allant du sentiment de surprise à celui de nostalgie, de la joie à la douce mélancolie, les peintures métissées de l’artiste vivent du regard qu’on leur porte, en étant faites de celui qui les regarde.  Un point essentiel sur lequel Longhaï construit son identité plastique, remplie d’intensité.

 

 

Selima Karoui

Jazz poétique.Festival Médina Tunis.2009.Attachée de Presse. 

 

Festival de la Médina

Jazz poétique avec Roucaute et Elyes

 

Mimésis d'une partition.

 

La 27ème édition du festival de la médina s'annonce peu ambitieuse. Fort heureusement, quelques évènements paraissent d'emblée faire l'exception. La soirée qui a fait l'ouverture au théâtre municipal en fait partie. Mardi dernier, a eu lieu un concert de jazz poétique avec Yadh Elyes, musicien compositeur tunisien et Gilles Roucaute, auteur parolier français. Les chemins des deux artistes n'étaient pas destinés à se croiser, leur rencontre est née d'un hasard…

Elyes est né à la médina de Tunis, il a beaucoup voyagé grâce à la profession de son père, homme de lettres et de culture qui a transmis à son fils l'envie du savoir et de la connaissance. A l'âge de quatre ans, Yadh découvre un instrument en bois qui trône dans un coin de la maison familiale. C'est le luth qui deviendra plus tard sa grande passion.

Aujourd'hui, l'artiste a 31 ans. Il s'est produit partout dans le monde dans le cadre de manifestations consacrées au jazz contemporain, et déjà à son actif trois albums.

"De la même mer", titre du quatrième opus, est son premier duo. C'est aussi l'intitulé du concert présenté au théâtre municipal.

Gilles Roucaute, le partenaire de Yadh, est un artiste présent sur la nouvelle vague de la chanson française. Il est connu pour ses compositions fusionnant chant et guitare, et surtout pour la qualité de ses textes d’une subtilité intellectuelle rarement de mise à notre époque.

Dans la première partie du concert, l'artiste tunisien a interprété trois morceaux en solo. La danseuse et chorégraphe française Ghislaine Avan, a fait son apparition pour accompagner la quatrième partition. Il faut imaginer les claquettes, dansées sur des notes de luth aux sonorités orientales et occidentales. C'était fluide et gracieux. Cet univers poétique crée par la danseuse et le musicien a préparé l'atmosphère de la deuxième partie du duo, Yadh et Gilles.

L'un avec son luth, l'autre avec sa guitare, ils ont interprété en avant première des chansons de leur album. Les textes étaient engagés en traitant de l'immigration, de la paix et de la tolérance entre les peuples. Le public a marché. Le répertoire avait l'air de plaire. La salle n'était pourtant pas pleine. Peut-être que les absents voulaient justement éviter les conditions insupportables du théâtre (vacarme incessant, chaleur suffocante…).

Mais l'on garde tout de même un bon souvenir de cette soirée avec des musiciens à découvrir absolument.

 

Selima K

 

L'Ambouba, film d'animation Nadia Rais, 2009

CINEMA
« L'Ambouba » de Nadia Rais

Quand la plasticité rejoint le 7ème Art

     Enfin nous avons pu voir « L'Ambouba », le film de Nadia Raïs, projeté dans la soirée du vendredi dernier au cinéma Afric'Art. Organisée par l'IFC (Institut Français de Coopération) une première fois pendant le festival de la Médina au Jardin du Palais Kheireddine, cette projection avait été annulée à cause de problèmes techniques. Les organisateurs qui voulaient remédier à ce rendez-vous manqué, nous ont finalement offert une belle soirée dédiée à la nouvelle vague du cinéma d’animation. Cette projection  a été également suivie du long métrage franco-belgo, réalisé par Sylvain Chomet et intitulé « Les Triplettes de Belleville ».
« L'Ambouba » est un concentré artistique qui dure 9 minutes, où la réalisatrice utilise le pastel sur papier pour nous raconter les périples d’une jeune femme dans laquelle chacune de nous pourrait se reconnaître. « L’Ambouba » attend et le temps passe. Elle doit retrouver ses compagnes de route, ses amies… les séquences défilent, et le temps passe… Ce sentiment nous l’avons  tout le long du film qui nous fait voyager dans un récit narratif mettant en scène ce personnage tellement attachant, puisqu’il raconte finalement notre histoire.
     « L’Ambouba » ne doit pas oublier son rendez-vous avec Meherzia et Beya avant 17h à Tunis Marine II. Dans une journée où il n' y a plus de repère temporel, sauf les aiguilles d'une horloge qui tournent de plus en plus vite. « L’Ambouba » oublie et rate son rendez-vous. Justement rendue, cette situation nous communique un sentiment tellement familier, de tristesse et mélancolie, mêlées à de la colère. C’est là que réside toute la force du film qui a été sélectionné au festival des Films du Monde à Montréal en août dernier, et sera présenté au prochain Festival International de Stockholm du 18 au 29 Novembre 2009.
    L'avant première nous a permis de mesurer l’ampleur de ces nouvelles techniques cinématographiques qui deviennent aujourd’hui un champ d’expression de plus en plus expérimenté sous nos cieux. « L’Ambouba » représente en images animées une écriture plastique typique avec un traitement graphique, parallèlement à une manipulation maîtrisée d’un ensemble d’outils  technologiques.
 Avec un cocktail explosif entre effets spéciaux visuels, accélération volontaire des séquences et rythme musical synchronisé, nous pouvons dire que la réalisatrice du film  Nadia Rais a proposé une écriture originale. Née à Tunis en 1967, La jeune artiste obtient une maîtrise en design graphique à l'Institut technologique d'Art, d'Architecture et d'Urbanisme de Tunis, puis se lance dans une carrière professionnelle qui lui permet d’acquérir une expérience dans le domaine publicitaire en tant que graphiste, « story-boardeuse », animatrice 2D, et dans les films d'animation en tant qu'illustratrice et animatrice. Nadia Rais est également membre fondatrice du bureau de l'Association Tunisienne de Dessins Animés.
      Portée vers la peinture, elle participe à plusieurs expositions. Et elle entame la réalisation de son court métrage d'animation « L'Ambouba » avec lequel elle obtient en 2006, lors d'une compétition de bande annonce le Jasmin d'Or de jeunesse au Festival International de Télévision qui s’est tenu à Djerba. Elle explique sa mise en scène par « la création d’un univers plastique qui aborde le thème de l'effacement et de l'oubli, dans son rapport au temps et dans le cadre d'une ville en pleine reconstruction ».
    En deuxième partie de la soirée, le public a pu voir ou revoir « Les Triplettes de Belleville », choix de programmation de Nadia Rais, qui voit en ce film un univers proche du sien. Dans ce récit qui dure 78 minutes et dont la première sortie en France date du 11juin 2003, il existe en effet un accent, entre réalisme et poésie, similaire au monde émotionnel imprimé par « L’Ambouba ».
Le film commence par un spectacle de variété, mettant en scène trois chanteuses (encore jeunes), les Triplettes de Belleville. C’est ainsi que le ton est donné, et nous sommes projeté dans un Paris nostalgique des temps modernes. Apparaît ensuite le personnage principal MmeSouza qui élève son petit-fils, Champion, jeune garçon triste et orphelin. Pour distraire Champion, sa grand-mère lui achète un chien, Bruno. Ce qui n’empêche pas l’enfant de se faire enlever par des hommes mystérieux venus de l'autre côté de l’Atlantique. Et c’est pour retrouver son fils que Mme Souza n'hésite pas à traverser l’Océan sur un pédalo. Elle atterrit à Belleville où elle fait la connaissance de trois vieilles dames, les Triplettes de Belleville. Entre les gesticulations de la grand-mère, les gaffes du chien Bruno, l’attitude du jeune Champion, et les fameuses « Triplettes », le film a clôturé la soirée tout en harmonie avec l’humour décalé de « L’Ambouba » en première partie.
Le fait de consacrer une soirée à ce type de films pourrait peut-être devenir une porte ouverte pour les jeunes réalisateurs en herbe, qui voudraient exprimer à travers leurs techniques de prédilection, un récit en même temps réel et en même temps imaginaire, qui saurait fusionner avec ces ambitions contemporaines de donner vie à nos rêves…                                                                                                        
Selima K.   

L'Art en villégiature, 2009

 

Présence des Arts

L’ART EN VILLÉGIATURE.



Comment un espace de création devient emblème de décloisonnement artistique? Une interrogation qui se fait jour, à travers une série de manifestations artistiques, organisées par « l'Espace Le 14 », galerie d'art parti en nomadisme culturel pour investir un hotel hammamétois, dont la gérante Amel Zenaïdi en passionnée du domaine, fait depuis sa création la promotion des arts.

« Le 14 », régie par Zakia Hamda, a proposé différents évenements directements venus des arts-plastiques, prenant résidences autour d'un espace-temps dans un lieu fraîchement investi, d'abord par un collectif de jeunes photographes autour du thème « Images de Tunisie », débutée le 18 juillet, ensuite par un rassemblement de performeurs-artistes visuels dont les actions ont laissé mémoire autour de la soirée « FMR » programmée le premier août dernier. Interventions accompagnées par un collectif de jeunes sculpteurs dont les travaux ont été disposés tout autour de l'espace d'investiture, agréablement surpris de cette « intrusion ».

D'autres lieux de la capitale, certes rares mais tout de même présents, nous ont démontré qu'il était possible de proposer une consommation artistique pluridisciplinaire en parallèle d'un autre service que le client serait venu chercher en premier lieu. Des lieux qui ne se veulent pas prohibitifs de l'art, et fort heureusement qui se placent dans une perspective contraire, en proposant ce que notre rencontre avec la galeriste du « 14 », communément appelée « Zak » nous a naturellement démontré.

En revenant sur ces certains événements passés, nous comprenons aisément que Zakia Hamda, dont la réputation n'est plus à faire en matière de positive agitation culturelle, dans ce sens où si l'art doit avoir son terrain de vie et de foisonnement créatif, c'est dabord en permettant à ses avants-gardes d'être vues, ensuite discutées, pour être assimilées puis finalement adoptées.

Et pour ce faire, « Zak » tente de diriger sa quête passionnément emportée depuis le commencement de l'aventure du « 14 », vers une seule enseigne centrale, celle qui se veut portée par ces concepts absoluments contemporains comme, décloisonner l'art, abattre les frontiéres entre exposition et marché de l'art, offrir à l'art d'aujourd'hui en Tunisie un vaste champ de bataille qui se voudrait chantier pour sa recherche et son évolution.

L'instigatrice de l'évenement qui nous interpelle ici nous rappelle que son parti pris d'être à La Charguia se veut élement motivateur pour la démocratisation de l'art, afin de le faire vivre dans des quartiers industriels et/ou populaires, non pas seulement dans les quartiers bourgeois et huppés, qui certes accueillent les galeries d'art depuis fort longtemps, mais ne peuvent plus exister comme uniques lieux de visites artistiques pour une population forcément « ghettoisée ». Avec à long terme pour ce dangereux constat, un retour négatif du reste de la population, devenue désinteressée car ignorée.

C'est donc à partir de ce type d'approches se voulant d'abord animation réunificatrice autour de l'Art, approches qui ont fait leur preuve de part le monde artistique, aussi bien en Occident qu'en Asie, que de tels projets très ambitieux mais tellement possibles permettront à l'expression artistique de toucher une plus grande masse de la population. A travers un décloisonnement entre les différents protagonistes de l'art, offrir une plus grande visiblité qui verrait l'art descendre dans la rue, non plus souvent comme des évenements ponctuels, mais au contraire rassemblant toutes les discipines artistiques confondues autour d'un territoire d'expression, en dehors et pas uniquement dans des espaces de création tels les galeries d'art.

Une manière, comme nous avons pu le constater pendant la soirée-performance « FMR », et comme nous pouvons encore le découvrir au sein de l'exposition « Images de Tunisie », manifestations joyeusement « en fuite » de leurs murs habituels, une manière de faire état: ce lien entre l'artiste et le citoyen tunisien et étranger dans son lieu de vacances, de détente, ou de loisirs, avec le passant qui pourrait prendre les traits d'un « monsieur tout le monde », dont le regard serait titillé par une expression artistique donnée, un appel spécialement dédié pour lui afin de l'interesser sur un domaine culturel qui ne ferait peut-être pas place de priorité dans son programme de vie quotidienne.

Selima.K.

Le devenir du Théâtre Arabe et Africain.2009 J.T.C.Attachée de presse

 

JOURNÉES THÉÂTRALES DE CARTHAGE

 

Salle le Mondial - Témoignage de personnalités Arabes du 4éme Art

 

Entre changement et devenir : le dynamisme d’un théâtre.

 

Le programme parallèle des JCC a proposé pour son premier rendez-vous une déclaration simultanée de divers hommes de théâtre arabes et africains. C’était le 12 novembre dernier, et cette rencontre qui s’est déroulée à la salle le Mondial nous a permis d’assister à une communion autour de la question de l’origine et du devenir de la scène arabe et africaine.

Près d’une quinzaine de nations représentées, et autant d’invités présents entre le Koweït, le Yemen, le Quatar, la Jordanie, l’Algérie, le Maroc, l’Irak, la Palestine… Professeurs universitaires, chercheurs, metteurs en scène, auteurs, dramaturges, et hommes de théâtre, tous réunis pour apporter leurs témoignages quant aux débuts du Quatrième Art dans leurs pays respectifs, ainsi qu’un rapport de l’état des lieux actuels.

Un discours tout à la fois historique et analytique, qui avait instauré dès le départ du colloque une problématique centrale entre les divers protagonistes et leurs expériences du métier, à savoir la quintessence même du théâtre : est-il avant tout un apprentissage académique rigoureux, ou bien repose-t-il surtout sur un développement artistique inné?

Plusieurs réponses et prises de position, qui nous ont permis d’assister à travers cette conférence à des réflexions certes divergentes, mais cependant fédérées autour d’un même souci, à savoir le devenir de notre théâtre arabe et africain. Comme avec la déclaration d’Azza El Kasabi, chercheur et critique venue d’Oman, qui a d’abord parlé du statut de « la femme de théâtre » dans son pays, traditionnaliste, sectaire et machiste. Comment cette dernière réussira-t-elle à imposer son identité sans confusions, afin de mener une carrière égale et semblable à l’homme ? Cette dernière pense que pendant les années 90, il y a eu une période transitoire dans son pays, qui a fortement contribué à une certaine forme de libération sur les planches, dont la femme a bénéficié aujourd’hui. En ayant un regard optimiste sur l’état actuel des choses, Azza El Kasabi voit un réel avenir pour le théâtre de son pays. Ainsi que pour le théâtre arabe d’une manière générale, et ce, malgré les aspects archaïques du secteur, liés au manque d’ouverture des mentalités.

Autre initiative verbale à retenir, différente de part sa forme et son contenu, celle de Salah El Kasb, homme de théâtre, dramaturge et chercheur irakien, qui semble quant à lui avoir un arrière goût « amer » par rapport au métier, lié certainement au recul qu’il a acquis au fil du temps. Avec beaucoup plus d’expérience que sa précédente interlocutrice, celui-ci paraissait quelque peu défaitiste quant aux possibilités réelles du théâtre arabe, et leur véritable existence sur la scène internationale. Empli de fougue et de ferveur que seuls les grands passionnées connaissent, avec une véritable prestance, il semblait pessimiste face à la réalité actuelle du monde de la scène. Néanmoins, en l’écoutant progressivement avancé dans ses réflexions, nous prenons conscience que sa mélancolie n’est qu’une profonde inquiétude pour l’évolution du théâtre en ces temps difficiles sur notre continent. Et que ces craintes ne sont finalement que de fortes espérances pour son pays et les autres nations arabes. En citant les idées des grands penseurs philosophiques de notre temps, tels que Nietzsche et Jacques Derrida, ce dernier atteste que si nous voulons que notre théâtre arabo-africain ne meurt jamais, pour qu’il ne s’éteigne pas, du moins pour qu’il ne tombe pas dans de vulgaires copies et répétitions, il faudrait toujours exploiter des horizons inconnus, pour se libérer des idées reçues.

Aura qui nous réunit tous en ce centenaire du théâtre tunisien, qui porte en lui, à travers la quatorzième édition des J.C.C, ce message-enseigne de « Théâtre sans frontières ». Espérons maintenant que les futurs jours de notre festival nous confirmerons que les créations des compagnies présentes sont effectivement « sans frontières ». Mais nous savons d’ores et déjà, après de telles manifestations comme celles des témoignages du 12 novembre dernier au cinéma Le Mondial, que notre théâtre est certainement engagé.

Selima K.

Le mystique et...le rationnel, 2009.Amara Ghrab à Arts-Libris

 

Amara Ghrab expose à Art-Libris

 

Peinture et recherche d’une quatrième dimension

 

L’exposition qui se tient actuellement à la galerie et librairie Arts-Libris, qui se poursuivra jusqu’au 21 décembre, est une exposition personnelle de l’artiste peintre Amara Ghrab. D’abord connu pour sa profession d’architecte urbaniste qu’il a exercé pendant une vingtaine d’années, il dit se consacrer aujourd’hui exclusivement à la peinture.

Depuis bientôt quatre ans, Amara dit vouer un engagement sans limites à cette première passion, lui qui a commencé par faire l’Ecole d’Architecture à Paris, en continuant sa formation universitaire par l’Ecole des Beaux de Tunis. C’est en retournant en France pour ses études doctorales qu’il développe ses connaissances en arts-plastiques, complètement inspiré par un peintre important de l’Art moderne Matisse. Celui-ci va l’orienter vers des tendances qu’il reprend dans ses différentes expressions artistiques.

Son exposition actuelle le démontre, notamment dans les traitements que fait Amara Ghrab des couleurs qu’il utilise pour ses toiles. Entre peinture à l’huile et acrylique, sa palette adopte des nuances vives et expressionnistes, entre couleurs chaudes et couleurs pastel.

Vingt trois tableaux au total, qui se répartissent dans l’espace de la galerie selon deux thèmes, « Quête spirituelle » et « Lumière et espace ». La première collection représente une exploration de l’artiste dans son monde spirituel, une recherche qui représente pour lui un besoin viscéral. Il en parle comme d’une nécessité intérieure, qu’il met en forme dans sa peinture par des volumes sphériques dominants. Le cercle signifiant toujours le mouvement, l’élévation et le mysticisme, alors que le carré communique plutôt la stabilité, le terrestre et la logique rationnelle.

Nous retrouvons par exemple cette division entre les formes géométriques dans le tableau intitulé « Déclin et émergence de la lumière », où nous sentons également la perception que veut donner l’artiste de son univers allégorique. Les figures montrent alors une sorte de vestibules médinois qui une fois s’allument, une fois s’éteignent. Par ailleurs, dans la toile intitulée « Exode », Amara Ghrab dépeint des personnages dans une ambiance entre dépeuplement et évasion. Il accentue alors sa vision des parcours existentiels qui mènent les gens à quitter ou à retrouver leurs origines. La première collection finit par « Mélodie planétaire », où nous comprenons l’adoration qu’a l’artiste pour la musique. En grand mélomane, il reprend souvent dans son travail les instruments de musique, qu’il dessine et agence selon des points de vue pluriels.

Le deuxième thème « Lumière et espace », se concentre autour de constructions, de villes et de formes architectoniques. C’est peut-être ici que nous retrouvons l’identité de l’architecte qu’était Amara Ghrab, avec son étude des profondeurs, des plans en perspective et de la quatrième dimension. Dans une peinture comme « Versant méditerranéen », les bâtisses se font structurées et détaillées, avec un dessin où la ligne se veut précise sur fond d’un contraste des couleurs.

L’espace Art-Libris accueillera encore pour une dizaine de jours cette exposition, avec la perception d’un Amara Grab plus serein quant au devenir de sa peinture. Il dit maintenant « ne plus vouloir faire que ça », en passant « tout son temps dans son ancien bureau transformé en atelier ». Avec cet aveu, nous comprenons alors que nous avons à faire à un homme absolument engagé dans son art.

Selima Karoui

Nawel Ben Kraïem au Jardin du Palais Kheireddine.Festival Médina Tunis.2009.Attachée de Presse.  

 

Festival de la Médina de Tunis – Concert de Nawel Ben Kraïem

Entre recherche et création musicale

 

Comme à son accoutumée, le Jardin du Palais Kheireddine accueille pour le Festival de la Médina une ribambelle de concerts. Parmi ceux-ci s’est tenu mardi dernier le concert de Nawel Ben Kraiem, jeune figure de l’univers musical hexagonal, invitée dans le cadre de la coopération Tuniso-française.

Chanteuse du groupe Cirrus, cette jeune artiste «World-Music », lauréate 2008 du Prix Monte Carlo Doualiya à Alexandrie, va bénéficier d' « une aide à la création » et d'une campagne de promotion sur l'antenne de RMC Doualiya (filiale de RFI). Une suite de concerts a été ensuite organisée afin de la présenter aux médias et aux professionnels, dont celui qu’elle a donné dans la capitale tunisienne.

De père tunisien et de mère française, elle a d'abord grandi en Tunisie, qu’elle a quitté depuis environ huit ans pour rejoindre la France. En conservant sa double nationalité, d’abord dans le fond ensuite dans la forme, elle permet de faire ce lien créatif entre Orient et Occident. Un profil atypique qui lui permet avec son groupe Cirrus de servir une musique métissée.

Entre sonorités pop-rock contemporain, musique orientale, influences folks, blues et méditerranéennes à la croisée de deux univers, le spectacle auquel nous avons assisté prétendait tout naturellement exceller dans le métissage des cultures. Il faut dire que toute la force et le mystère de Cirrus, est de considérer l'art du métissage « comme une seconde nature ». L’avons-nous confirmé lors de leur passage tunisien ?

Pour ce spectacle, cinq personnes investissent la scène dressée pour l’occasion. Entre lumières blanche, bleu, rouge et jaune, le plateau s’apprête complètement à ce genre de manifestations, et nous laisse découvrir une génération fraîchement débarquée. Avec une moyenne d’âge qui ne dépasse pas la vingtaine d’années, quatre musiciens et une chanteuse composent un groupe dont la forme paraît homogène : une guitare, une basse, un violoncelle et une batterie. Et cette voix rauque et suave, qui soudain remplit les ondes du Palais Kheireddine. A la fois solide par sa puissance et enrichit d’une résonnance aérienne, la voix de Nawel Ben Kraïem propose d’emblée un jargon musicale particulier.

La chanteuse accompagnée par son groupe, veut le dire pour « annoncer le ton », et instaurer pour la soirée cette manière désinvolte que la jeune scène musicale aime s’approprier. Les mélodies occidentales se fondent à des sonorités balkaniques, le tout maintenu par des cordes (guitare, basse, violoncelle) et les percussions de la batterie. Avec des thèmes de musique piochés entre sonorités orientales et sonorités nordiques, le côté certes progressif de leur musique a laissé le public pantois.

A bien des égards, son manque de réceptivité a laissé place à une ambiance indiscernable. Satisfait, séduit, conquis ? Il est vrai que les applaudissements de l’assistance, bien que présents, n’ont pas suffit à trancher. C’est peut-être parce-que la tendance du groupe, clairement pluridisciplinaire, risque quelques fois de tomber dans une cacophonie général. A trop vouloir diversifier, la menace de la confusion paraît évidente…

Le chant en langues diverses (le plus souvent en arabe ou en anglais, avec quelques titres en français) résonne certes comme une invitation au voyage. Cependant, accompagné de débordements sonores voulus, et de césures rythmiques où le chant tente de trouver sa place, l’univers musical de Cirrus semble seulement destiné à un public d’initiés. Leur musique atypique soulève implicitement la question.

Si à l’encontre de ses influences musicales, Nawel qui chante en arabe, en anglais, en français, n’a pas encore inventé sa propre langue. Peut-être devrait-elle justement se détacher de ce trop plein de lexiques pour trouver sa véritable personnalité artistique, qui au demeurant fait preuve d’un souffle créatif hors du commun.

Selima K.

Ouverture du stage théâtre musical.2009 J.T.C. Attachée de presse 

 

Palais du Théâtre Halfaouine - Stage de théâtre musical du 14 au 20 novembre 2009

 

Fusion entre virtuosité du chant et jeu du comédien

 

Pour la formation débutée le 14 novembre dernier au Palais du Théâtre Halfaouine, il s’agit de mettre en place un apprentissage d’environ une semaine, qui tend à révéler, pour un groupe d’étudiants venus des écoles de musique et de théâtre des différentes régions de la Tunisie, le comédien qui sommeille en chaque musicien, et le musicien qui sommeille en chaque comédien. Encadrés respectivement par Ridha Drira et Béchir Gharieni prenant en charge la comédie et le jeu scénique, Hamadi Ben Othman compositeur tunisien, s’occupant quant à lui de l’aspect accordé à l’interprétation, et Galina Tchotcheva, bulgare installée en Tunisie et professeur de chant lyrique à l’Institut de Musique de Sousse, les jeunes universitaires pourront au cours de ce stage de théâtre musical développer des techniques de voix alternant chants arabes et airs occidentaux. Tout en sachant, et c’est ici la démarche première du stage, acquérir une assurance et une position scénique toujours croissantes.

L’objectif pour les divers protagonistes est de fusionner ces deux champs artistiques, de prime abord éloignés, mais qui offrent toutefois, selon Hamadi Ben Othman, un vaste domaine d’étude créative. Il dit, par exemple, qu’il est possible de « mettre face à face un La mineur et un Mhayer sika », interprété « à la manière d’une Commedia Del Arte ». Ses propos résument les motivations qui animent cette néo-tendance de « théâtre musical », à savoir une maîtrise du répertoire chanté accouplé à un jeu d’interprétation digne de ce nom.

Après avoir présenté l’ensemble de ces points qui font les motifs et inspirations des initiateurs de ce projet de « théâtre chanté » ou « théâtre musical », Ridha Drira qui a aussi signé la scénographie de l’ouverture de cette quatorzième édition des J.C.C, a donné individuellement la parole aux étudiants stagiaires afin de mieux comprendre leurs attentes. Un seul et même désir pour tous qui semblaient parler d’une voix commune : solliciter les décideurs de ce genre de programme afin que des stages semblables à celui-ci puissent survivre aux périodes du festival. En effet, tous ces jeunes étudiants paraissaient tellement désarmés devant cette triste réalité faisant qu’il n’y a pratiquement jamais de suite à ces périodes riches en échange et en connaissances, où ils s’épanouissent et se révèlent à eux-mêmes. Ils voudraient simplement apprécier ces expériences passagères (souvent rattachées à un festival, un colloque ou une convention entre écoles) de manière plus quotidiennes, et pourquoi pas même les voir instaurées dans leur cursus universitaire.

Avant de répondre à cette espérance et impatience, Ridha Drira dit qu’il faudrait d’abord se poser la question de savoir s’il y a une place sur les scènes tunisiennes, et bien précisément dans le cas de ce stage de théâtre musical, à un Opéra par exemple. Selon lui, il ne faudrait pas seulement former des chanteurs lyriques, ou des spécialistes de chants spécifiques à l’Art de l’Opéra, sans que ces derniers trouvent leur métier sur le terrain.

Propos complétés par l’intervention du compositeur Hamadi Ben Othman, qui pense quant à lui que c’est possible de développer les chants d’Opéra chez les artistes musiciens tunisiens, en semant en eux la graine de « l’écriture ». Car finalement, ce qui réunirait les arts de la musique, les arts scéniques, ainsi que les arts plastiques, toutes les branches de l’Art en somme, c’est l’écriture de l’artiste, sa lecture des choses et l’interprétation qu’il en aura.

Galina Tchotcheva a également souligné la fertilité de l’artiste tunisien, notamment pour ses capacités de chant lyrique, dont cette dernière est une spécialiste. Résidente en Tunisie depuis 2003, elle y pratique ce type de chant poétique et exalté depuis 7 ans, et pense d’après son expérience de pédagogue et de praticienne désignée à l’Institut de Musique de Sousse, que les jeunes d’ici sont doués pour le chant lyrique, le théâtre chanté et même pour l’Opéra. Comme le seraient les voix du Sud, profondes et chaleureuses.

Selima Karoui

Paris qui dort Ciné-concert.Festival Médina Tunis.2009.Attachée de Presse.

Ciné-concert au Théâtre Municipal

Une vision différente du genre cinématographique


Ce soir au Théâtre de la Ville, sera présenté le film de René Clair Paris qui dort, accompagné par le trio classique Isabelle Poulain, Sylvie Lorgeou Josquin et Sabine Jehanno (piano, violoncelle, flûte).
    C’est l’Institut Français de Coopération qui est à l’origine de cet événement, occasion pour découvrir un genre encore méconnu en Tunisie : le « ciné-concert ».
Projection d'un film muet  é en direct par un ou plusieurs musiciens qui des partitions écrites par des compositeurs spécialisés, le« ciné-concert » est un spectacle musical et cinématographique, témoignage de ce qu'était la pratique des orchestres dans les salles de cinéma à l’ère du muet (1894-1929). Cela permet aussi aux jeunes générations de découvrir l'étonnante modernité du cinéma, commencée dès le début du 20èmesiècle.
René Clair, cinéaste, romancier et essayiste ayant marqué son époque, signe un de ces premiers chef-d’oeuvres, Paris qui dort. ’est l’histoire d’Albert, un gardien de nuit à la Tour Eiffel, qui découvre à son réveil un Paris en état de catalepsie. Apparaissent alors cinq personnages arrivés peu après en avion, et qui échappent de justesse à l’endormissement de la capitale. Commence une aventure urbaine, entre errance et déambulations, sur un ton à la fois comique et poétique.
Ce répertoire cinématographique d’un genre particulier, sera scénographié tel un collage musical, à travers les compositions de Satie, Joplin, Debussy et Fauré, compositeurs des années vingt, et maîtres de l’écriture musicale moderne. 
Avec au piano, Isabelle Poulain, spécialisée en musique de chambre, soliste connue tant en France qu’à l’étranger, au violoncelle Sylvine Lorjeou Josquin, et à la flûte Sabine Jehanno de l’Ensemble de flûtes de Paris, dont elle fait partie depuis 1998.
Cette manifestation semble prometteuse de part son métissage et sa diversité. Elle peut donner au public tunisien l’occasion  de conjuguer plaisir et culture. On y reviendra.


Selima K.

Pour la fête de la musique , Rokia Traoré à El Karaka de la Goulette. Le 21.06.09

Fête de la Musique
ROKIA TRAORE A EL KARAKA DE LA GOULETTE

     La fête de la musique, devenu véritable rituel universel dans près d’une centaine de pays, a permis cette année au public tunisien, pour sa 28ème édition, de vibrer pleinement aux sons métissés de Rokia Traoré, nouvelle étoile montante de la scène musicale.
     Rappelons nous, c’était le 21 juin dernier à El Karaka de la Goulette, et nous frémissons encore au souvenir de la voix envoûtante et rythmes ensoleillés que nous a offert cette grande voix africaine, lauréate des dernières Victoires de la Musique, avec son dernier album Tchamantché, dans la catégorie « Musiques du monde de l’année ».
    Invitée par l’IFC, elle a été la reine de la nuit du solstice d’été pour la Fête de la Musique célébrée cette année encore à la Goulette, après le groupe Kassav.
     L’artiste fille d'un diplomate malien qui, au gré des nominations de son père aura passé sa vie entre les USA, l'Europe et le Moyen-Orient, et après des études à Bruxelles, commence la musique dans un groupe de rap, avant de décider d'aller se ressourcer au Mali pour mettre en forme cette musique qu'elle sent confusément en elle « ni pop, ni jazz, ni classique », quelque chose de très contemporain interprété par des instruments traditionnels.
    Avec un désir profond de donner naissance à un nouveau style de musique qui serait à la fois « plus moderne, tout en restant Africain, quelque chose qui rompe avec le folk pour aller vers plus de blues et de rock », s’entoure de musiciens capables de la soutenir dans son désir de composer des chansons résolument modernes, interprétées dans des orchestrations mêlant guitare acoustique,  mais aussi le n'goni, instrument traditionnel africain, comme le xylophone ou le balafon.
    Et son orchestre réunit pour notre plus grand bonheur, justement ce n'goni, tout petit luth d'Afrique de l'Ouest, avec la  guitare électrique Grestch, instrument mythique adulé par tous les orchestres américains de Rockabilly dans les années 50 et 60. 
     Lors de ce 21 juin dernier, en fusion absolue avec son orchestre, et avec le public, Rokia Traore, dans une générosité musicale rarissime, en plus de l’ensemble de ces titres chantés entre anciennes et nouvelles créations, nous a offert une somptueuse version, totalement revisitée, d'un grand classique de Billie Holiday, « The Man I Love ». Une chanson poignante pour nombre d’entre nous, commencée à la manière d'un blues crépusculaire, dans un style à la fois sombre et intimiste, et démontrant toute l'étendue des qualités vocales de celle que l’on surnomme déjà « la Diva du Mali ».


Selima.K.

Regard retrospectif sur une année culturelle.09

 

2009- Regard rétrospectif sur une année culturelle

 

Hommages et commémorations, la mémoire célébrée.

 

Pour la Tunisie, dire que l’année 2009 est une année de la culture par excellence n’est pas chose exagérée. Un constat : la promotion des secteurs spécialisés, le développement de nombres d’initiatives de créateurs, et la reconnaissance des figures qui ont marqué les annales de l’histoire, ont permis au substrat civilisationnel et artistique du pays de faire un « boum ».

L’année 2009 reste l’année des manifestations de célébrations, et de reconnaissance. A l’intérieur et à l’extérieur de la Tunisie, artistes et hommes de culture se sont associés pour mettre en relief l’apport de plusieurs hommes illustres et personnages essentiels du milieu. Leur objectif n’étant pas le simple besoin de récit, mais bien au contraire un devoir de mémoire, qui permettra aux générations d’aujourd’hui, et celle de demain, d’enraciner dans leur présent leurs valeurs identitaires. Une telle prise de conscience a permis un épanouissement des arts, et une variation qualitative quant à l’innovation culturelle.

En parlant de célébrations, la Tunisie a commémoré en 2009 les centenaires des poètes et écrivains Ali Douagi et Abou El Kacem Chebbi, ce dernier pour qui elle s’est déplacée jusqu’à Tozeur, accompagnée d’un grand nombre d’invités arabes, réunis pour rendre un hommage émouvant au poète disparu. Toutes les régions du pays se sont associées à ces glorifications, à travers une programmation variée. Si Chebbi était un poète romantique, rêveur et solitaire, Douagi était quant à lui un chantre réaliste et urbain, dont l’esthétique était avant tout celle de l’identité populaire. Cette différence a justement permis la diversité des propositions. Autre personnage important pour l’année passée, Cheikh Fadhel Ben Achour, pour qui l’on a organisé un colloque sur les questions du renouveau de la pensée religieuse et de la modernisation des sociétés islamiques. Universitaires, chercheurs tunisiens et arabes ont été conviés pour débattre de cette problématique, propre au 21ème siècle. D’autre part, les tunisiens vivants à l’étranger, ont pu dans leur pays de résidence, partager eux aussi cette année de centenaire, comme par exemple l’hommage rendu à Hedi Jouini à l’Institut du Monde arabe. Sur les pas de ses origines, le théâtre tunisien a lui aussi fêté son centenaire. Tapis rouge pour le quatrième art maintes et maintes fois déployé, jusqu’à dernièrement aux Journées Théâtrales de Carthage.

En parallèle des hommages et centenaires, le pays a connu pour l’année qui vient de s’écouler, une dynamique culturelle assez intense dans toutes les régions, et surtout Kairouan, proclamée capitale de la culture islamique 2009. A travers une vaste programmation, tels que promenades intellectuelles dans la ville, visites de musée, relecture de l’histoire avec une admiration intacte pour ses figures de proue, l’ensemble des activités artistiques du pays sont devenues incontournables aussi bien pour les tunisiens que pour les touristes étrangers.

N’oublions pas que la Tunisie a organisé deux expositions internationales temporaires de grande ampleur, directement liées à son patrimoine, « Les Héritiers de l’empire Romain, royaume vandale » dans la ville allemande Karlsruhe, et « The Legacy of Carthage », en tournée dans 10 pays du soleil levant. Les perceptions communes l’ont visiblement remarqué, la Tunisie cherche plus que jamais à valoriser, et faire valoir son histoire ainsi que son patrimoine, pour donner, à partir des richesses passées, un nouveau souffle à la création. D’abord en matière de production, ensuite de diffusion.

Pour faire de la Tunisie, un pôle d’action, d’attraction et d’influences culturelles continues, nous espérons prochainement voir en place et opérationnelle « La Cité de la Culture », dont la fin de chantier est prévue pour 2010. Cette mégapole sera certainement le point d’ancrage de nos créations locales et mondiales, et future gardienne de nos œuvres spirituelles, intellectuelles et artistiques. Selima KAROUI

 

  Revues spécialisées, émergence d’un secteur,2009

 

REFLEXION

 

Revues spécialisées : émergence d’un secteur

 

Nous avons assisté il y a quelques mois, plus exactement au printemps dernier, à une publication en masse d’un certain nombre de magazines « médiatico-culturels » spécialisés, chacun d’entre eux prenant précisément en charge un domaine artistique, ou du moins ses nuances et tendances.

Décoration, design, aménagement et ameublements, construction et équipements, milieux artistiques et cinématographiques, autant de concepts de communication proposés au lectorat tunisien.

Devant un tel choix le public est certes comblé, cependant il risque de se perdre s’il reste relativement mal dirigé dans ses choix et dans ses besoins. Surtout que ce nombre de revues est apparu en même temps et en masse comme si elles s’étaient données le mot, sans que l'on connaisse vraiment la destination de chacunes.

Il est vrai que nous assistons dans notre pays à un intérêt croissant pour les questions artistiques, médiatiques et culturelles. Le tunisien est de plus en plus captivé par les sujets qui touchent à l’esthétique et au visuel. Que ce soit pour sa propre apparence ou pour l’ensemble des paramètres qui touchent à son espace de vie, il recherche avant tout l’harmonie et mise désormais sur « le beau ».

Voulant se donner tous les moyens pour y arriver, il est donc tout à fait naturel qu’il se dirige vers ces différents supports que la presse spécialisée lui propose, afin d’y trouver recettes, astuces et idées. Au demeurant, même si l’ensemble de ses magazines paraissent se ressembler en tournant tous autour des questions d’art, d’artisanat et de design, ils sont visiblement distincts de part leur stratégie de communication. Et c’est d’abord en reconnaissant leur spécificité que nous pourrons comprendre leur démarche.

Face à cette concentration, il y a trois orientations qui semblent se démarquer pour chacune de ses revues: information et culture, pratique et réalisation, pédagogie et formation.

La revue Dary Magazine est par exemple un mensuel tunisien de la maison, du design et de la décoration. Elle tend à offrir à ses lecteurs des idées originales, des conseils utiles en rapport avec l’espace de vie, ainsi que des projets à réaliser soi même de manière à la fois technique et ludique. Le tout sur fond de langage simple et convivial en français, mais soutenu tout de même par de l’arabe dialectal, car un des créneaux de Dary est de s’adresser au plus grand nombre, afin de répondre au mieux à un public diversifié qui n’est pas toujours francophone. C’est le magazine de tous ceux qui aspirent à une meilleure qualité de vie chez eux, avec la vocation principale de faire figure de conseiller pour le lecteur en lui proposant des réponses aux questions spécifiques qu’ils se posent autour de l’habitat et de la décoration de la maison. Finalement, Dary se veut avant tout pratique en donnant un moyen au lecteur de découvrir les tendances du marché déco et bricolage, pour ensuite les appliquer le plus simplement possible chez lui. Tout en alliant à ce côté pragmatique dominant la notion de passion et de plaisir, afin que l’efficacité se conjugue avec la détente et l’inspiration.

Le magazine ID déco prend en charge quant à lui un concept de découverte et d’information autour de la maison et de l’art de vivre en Tunisie. Lancé par la société « Architecture Bâtiment et Communication » qui avait déjà publié en 2000 la revue Archi Bat destiné pour les professionnels, étudiants, amateurs d’architecture et d’équipements, ID déco est sa deuxième publication lancée depuis quelques mois sous forme d’une revue trimestrielle qui se veut constitutive d’une source d’inspiration pour le lecteur dans les domaines de l’aménagement intérieur et extérieur. En révélant la richesse et la diversité de notre artisanat, elle se dit orientée vers une culture décoration, design et patrimoine. Elle souhaite ainsi favoriser la réflexion sur certains sujets tels que le devenir de l’artisanat, la place du design ou le rôle de l’architecture d’intérieur en Tunisie. Tout en participant à l’émergence d’une nouvelle vague d’artisans et de designers tunisiens, spécialisés dans la décoration, les ateliers d’art, le design floral, ainsi que l’art de la table ou culinaire. En somme, ID déco se veut vecteur de culture générale dans un registre particulier, avec un regard formateur qui permet au lecteur averti d’approfondir ses connaissances sur les sujets qui l’intéressent.

Explorant un tout autre champ médiatique, la revue Ecrans de Tunisie réapparue au mois de juillet dernier après une longue absence, permet quant à elle de se familiariser ou de s’approfondir avec l’univers du cinéma tunisien. Grâce à la ferme conviction de ses créateurs, tous issus du milieu cinéphile entre amateurs et professionnels qui ont toujours gardé l’espoir de la voir rééditer un jour, elle réapparait aujourd'hui. Et même si ce magazine est chargé de nostalgie de part l’histoire qu’il porte en lui, ses responsables veulent délibérément lui donner un ton nouveau, et ils disent d’ailleurs le réserver en partie aux jeunes étudiants d’écoles d’audiovisuel et arts du spectacle, de plus en plus croissant. Ce magazine qui se veut en même temps pédagogique et d’information porté sur l’actualité du 7ème Art, mise sur l’aspect culturel du mouvement cinématographique. Avec l’aide des associations FTCA (Fédération tunisienne des cinéastes amateurs) et FTCC (Fédération tunisienne des cinéastes cinéphiles), ses créateurs désirent donner au lecteur tunisien une vitrine à la fois actuelle et historique du paysage audio visuel nationale en pleine mutation. Tout en ayant un renvoi permanant sur le devenir du cinéma mondial, car si la revue se dit résolument tournée vers une vision du monde moderne, elle ne perd pas ce vue son ancrage dans le passé.

Avec l’exemple de ces trois magazines, considéré chacun dans leur domaine comme étant représentatif d’un nouveau marché, le tunisien pourra trouver un support de lecture possible, suivant ses sujets de prédilection et la manière qu'il désire avoir pour les appréhender.

L'existence de ce type d'ouvrage permettra aussi la diffusion de réseaux artistiques méconnus car destinés à un public élitiste. Avec cette nouvelle distribution sous forme de magazines abordables et à prix attractif, l'assistance pourrait enfin trouver l'occasion de voyager simplement sur des horizons artistiques oubliés voir ignorés jusqu'ici.

Selima K

Témoignage de personnalités du Théâtre Arabe. 2009 J.T.C. Attachée de presse 

 

Salle le mondial

 

Témoignage de personnalités du Théâtre Arabe

 

Pour ce premier rendez vous du programme parallèle des JCC, nous avons assisté à une commune déclaration de divers hommes de théâtre, réunis autour de la question de l’origine et du devenir de la scène arabe et africaine.

Un discours qui a d’ores et déjà débuté sur une problématique divergente entre divers protagonistes présents, à savoir la question de l’essence même du théâtre : se place-t-il d’abord dans un apprentissage académique, ou bien est-il avant tout un développement artistique inné ?

Pour répondre à cette question, plusieurs nations ont manifesté un intense engagement, dont Zouheir Ben Bochti, homme de théâtre marocain, qui après avoir remercié la capitale tunisienne pour son accueil, et sa proximité quant à l’essor du quatrième art, rappelle que le domaine qui nous réunit en ces festivités des JCC est un milieu finalement arrivé très tard dans son pays. Effectivement, selon Zoubeir Ben Bochti, si Tunis reste selon lui la patrie et la nation du théâtre maghrébin, le Maroc a connu les arts de la scène assez tardivement. Il rappelle que c’est seulement à partir des années 40 que son pays connaît une certaine libération, directement rattachée au théâtre contemporain. Et c’est là que tout débute finalement, accompagné par l’appui important d’André Voisin, qui installe, dès les années 50 dans le secteur, une mise en place relative d’aide au développement, pour l’émancipation du théâtre marocain. Ce qui permettra plus tard au syndicat de la profession, d’acquérir de l’importance quant à l’engagement profond des gens du métier. Pour finir, Zoubeir Ben Bochti a annoncé la pièce « Histoire d’amour », présente sur la programmation des JCC, comme étant représentative du constat actuel des planches atlasiennes.

Autre intervention, différente de part sa forme et son contenu, celle de Salah El Kasb, homme de théâtre irakien, qui semble quant à lui avoir un regard de recul par rapport au métier. Avec beaucoup plus d’expérience que son interlocuteur marocain, celui-ci paraissait quelque peu défaitiste quant aux possibilités réelles du théâtre arabe, et leur véritable existence sur la scène international. Salah El Kasb, avec une vraie prestance, paraissait certes pessimiste face à la réalité actuelle des arts se rapportant au théâtre, cependant, en l’écoutant progressivement avancé dans sa réflexion, nous nous rendons fortement compte que c’est finalement un véritable passionné du métier qui parle, et qui espère pour son pays et les autres nations arabes, le meilleur futur pour le théâtre arabe. En s’appuyant sur les idées des grands penseurs philosophiques de notre temps, tels que Nietzsche et Jacques Derrida, ce dernier affirme que si nous voulons que le théâtre ne meurt jamais, pour qu’il ne s’éteigne pas, du moins pour qu’il ne se répète pas, il faudrait toujours aller vers des horizons inconnus.

Souffle qui nous réunit tous en ce centenaire du théâtre tunisien, qui porte en lui ce message-enseigne de « Théâtre sans frontières ».

Pour la Vérité, tels que le défend l’auteur Jamel Khoucha de Palestine. En avouant que le théâtre palestinien est « une sorte de début sans fin », il atteste aussi que celui-ci est très rattaché à l’histoire politique de son pays, carrément rythmé par ses crises à répétition. Comme son peuple, ce dernier n’aurait-il ni nation, ni pays ?

Cependant, en dehors de toutes ces fatalités désobligeantes, le théâtre palestinien comme son peuple a certainement une identité, qui selon Jamel Khoucha, existe bel et bien, même si elle a pris et prend racine dans un terrain qui n’appartient jusqu’au jour d’aujourd’hui à aucune structure nationale, donc officielle. Jamel Khoucha clame haut et fort, que bon gré mal gré, le théâtre palestinien vit grâce aux subventions et aux échanges avec l’étranger. Constat certes quelque peu inquiet, mais habité par cette même rage, fidèle au peuple palestinien, non seulement présent, mais surtout actif. Jamel Khoucha finit par admettre que fort heureusement, aidé par les contributions syriennes, jordaniennes, italiennes, et françaises, le théâtre palestinien persiste et signe.

En ayant retenu ces quelques passages importants du dialogue pour le théâtre arabe, inaugural de la 14ème édition des JCC, à travers le témoignage des pays présents, nous aurons compris que ce dernier se porte bien.

Si l’avenir des futurs jours de notre festival nous confirmerons que le théâtre arabe est « sans frontières », nous savons d’ores et déjà, à travers des manifestations comme celle qui s’est déroulée en cette matinée du 12 Novembre dernier au cinéma Le Mondial, que notre théâtre est certainement engagé.

Selima Karoui

 

 

 

 

Barack Obama, Humanisme et Puissance. Sur Robert Harvey in Conf.Coll.Tunis

 

Collège International de Tunis – « Barack Obama, humanisme et puissance »

 

Selon une lecture socio-médiatique, regard novateur sur une investiture…

 

Le Collège International de Tunis a organisé pour ses trente quatrième rencontres une conférence intitulée « Barack Obama, humanisme et puissance ». Enseigne intrigante pour un public qui, depuis l’installation au pouvoir du président américain, s’interroge sur les tenants et aboutissants d’une ascension au pouvoir « hors normes ».

Tenue récemment à Dar Ben Ammar dans la Médina de Bab M’nara, quartier général du Collège, des conférenciers venant de tous bords des sciences humaines se sont réunis autour de la figure centrale de Robert Harvey. Ce dernier est professeur de littérature comparée et de philosophie à l’Université de l’État de New-York à Stony Brook, et ancien directeur de programme au Collège International de Philosophie de Paris (2001-2007). De nationalité américaine, il représente un militant engagé de « la campagne Obama », mais dispose d’une lecture très particulière quant à la montée en flèche, inattendue et inespérée de l’homme politique.

Le séminaire a débuté par une présentation de Hélé Beji, l’instigatrice de ce genre de rencontres, une intellectuelle tunisienne fort engagée sur de multiples problématiques touchant aux questions des arts, des lettres et des sciences sociales. A l’origine du Collège, elle est en grande partie responsable de l’existence sous nos cieux de pareils échanges, permettant aux personnes qui ne peuvent se déplacer facilement à l’étranger, de venir écouter d’éminents penseurs internationaux.

Avant de donner la parole à Harvey, Hélé a brossé un état des lieux par rapport aux relations américaines et arabo-africaines, en insistant sur le constat actuel d’une Amérique qui serait certainement en voie d’évolution de ce côté-là, vu ses présentes prédispositions à l’instauration d’une paix. En citant le discours d’Accra porté par une poignante réflexion d’Obama autour des races et leur capacité « naturelle » à s’unir, Hélé Beji a rappelé que la cible première était ici l’auditoire africain. Une réalité qui s’avère incontestable, et qui fera une des principales thématiques du colloque : le désir réunificateur du président américain, afin de mettre en exergue ses bords humanistes, spécialement envers les peuples dits « minoritaires ».

Après la présentation de Hélé, le professeur Harvey a d’abord commenté une séquence en vidéo d’Obama lors d’une de ces campagnes électorales, celle du 8 Janvier 2008. La plus pertinente d’un point de vue analytique, puisque même si ce jour Obama perd en points d’électeurs, c’est là qu’il découvre une répercussion et de l’écho parmi son public. Le 8 janvier devient alors le début « sérieux » de la campagne. Avec son fameux « Wes, we can » prononcé ici pour la première fois, c’est selon Harvey le style du président américain qui se met en place. Un style à la manière des prêcheurs noirs d’église, qui démontre finalement cette puissance qu’a eu Obama sur les américains, qu’ils soient noirs ou blancs. Puissance certes construite, structurée et fondée sur son profond humanisme, mais aussi sur le pouvoir des médias qui ont largement contribué à mettre en exergue cet aspect indéniable.

Robert Harvey parle justement de l’impact médiatique qu’a eu le rassemblement d’une grande partie des stars hollywoodiennes autour du président, entre chanteurs, acteurs, top-modèles, musiciens et sportifs. Union associative solidaire de diverses personnalités, qui ont accentué la construction de l’ « Image Obama ». Une visibilité extraordinaire jusque dans le domaine très fermé des galeries d’art new-yorkaises, soutenue par les artistes contemporains de la capitale. Comme ce portrait faisant l’objet de diverses manipulations par un artiste urbain américain, qui propose un photomontage réunissant Obama et Lincoln, sur fond de couleurs pop à la manière d’un Andy Warhol. Obama représentant pour la plupart des américains avertis une réincarnation de l’ancien président Lincoln, reconnue pour son action d’érudit pendant le 19éme siècle, dont l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis.

L’ouverture du débat a pris place après le discours clairvoyant de Robert Harvey, où le témoignage de différents intervenants invités par Hélé Beji a permis de conclure en beauté cette rencontre du Collège. Juristes, linguistes, journalistes, historiens et sociologues se sont associés à l’exposé du professeur américain pour accentuer cette réflexion différente quant à la progression politique et médiatique d’un homme : Barack Obama arrivé à la tête de la première puissance du monde subitement, et en si peu de temps. D’abord grâce à la sincère proximité qu’il a eue avec son peuple, une qualité qui lui a permis vraisemblablement de conjuguer « humanisme et puissance ». Ensuite en ayant l’entière bénédiction des médias, réunis autour de lui pour le propulser de l’avant.

Selima Karoui

  Entrecoupements dans un même style, Nourredine Riahi à Galerie Ali Guermassi.

 

Noureddine Riahi expose à la Galerie Ali Guermassi



Entrecoupements dans un même style



Commencée le 2 décembre dernier, l’exposition de l’artiste peintre Noureddine Riahi se tient actuellement à la Galerie Ali Guermassi, et se poursuivra jusqu’au 13 décembre 2009. Occasion pour découvrir les nouvelles approches de l’artiste qui reste fidèle à son identité d’artiste réaliste et figuratif.

Né en 1957 du côté de Siliana, arrivé dès l’âge de ses 20 ans dans le milieu des arts tunisois, ce dernier avoue se « battre » pour continuer à faire ce qui lui tient le plus à cœur, « l’exercice de sa peinture ». En effet, Nourreddine Riahi est depuis toujours employé des cheminots, et c’est en autodidacte qu’il s’introduit dans le milieu très fermé des arts-plastiques, lorsqu’un jour de 1978, il se présente à Hédi Turki avec une aquarelle sous les bras. Celle-ci plaît, et lui donne la confiance et le courage nécessaire pour affronter un environnement culturel pas toujours accueillant lorsqu’on est un jeune homme venu du Nord Ouest du pays. Alors débarqué de sa province natal, il s’ouvre peu à peu vers ce monde des arts qui lui est cher, en multipliant dans les années 80, des cours de peinture par correspondance avec le Centre Culturel Français.

Un parcours respectable pour Noureddine Riahi, qui a enchaîné depuis une trentaine d’années expositions collectives, expositions personnelles, et participation à l’animation de plusieurs centres culturels régionaux. Ce qui l’amène aujourd’hui à montrer à un public d’amateurs du genre naturaliste, une vingtaine de toiles exposées à la Galerie Guermassi. « L’artiste de la figuration réelle» comme il aime à s’appeler, s’invente pour sa nouvelle exposition tour à tour paysagiste, portraitiste, narrateur du quotidien des autres, et témoin de son pays. Scènes de vie tellement quotidiennes et banales, que nous finissons par oublier. Il nous faut justement croiser ce genre de peinture figurative pour nous les rappeler. Comme ces deux toiles « Tabiâa », en français littéralement « Nature ». Celles –ci nous peignent la journée de femmes ramassant du bois dans leur forêt pour préparer la chaleur de leur gîte. Il y a souvent la thématique des sites sauvages et naturels qui reviennent dans la peinture de Noureddine Riahi. Ce dernier pense que c’est certainement du à ses origines de nordiste, issu de contrées d’origine montagnarde.

Il met en forme cet ensemble à l’aide de deux techniques qui se prennent la relève, l’acrylique et l’huile sur toile. Ces thèmes traitent continuellement des mêmes sujets, entre ses « femmes et enfants », ses « femmes au champ », ses « silhouettes médinoises ». Elles restent habituelles et conventionnelles. Comme si le peintre s’efforçait, après toutes ces années, d’effectuer un rituel qui lui permettrait de développer une certaine technicité.

Chose que nous avons pu remarquer dans sa série de marines, trois tableaux individuels intitulés respectivement « Port de la Goulette », « Vieux Port de Bizerte » et « Vieux Port de Ghar El Melh ». Représentant des scènes d’extérieurs autour des paysages d’eaux, l’artiste peintre y fait preuve d’une technique qui rappelle les aspects de la peinture impressionniste. À la manière d’un Pierre Bonnard, peintre majeur du groupe des Nabis, qui voudrait capturer chaque rayon de luminosité pour le retranscrire à l’aide de son pinceau. C’est d’ailleurs à lui que Noureddine Riahi voudrait le plus ressembler, car il offre selon lui l'apparence de la simplicité bien que sa peinture soit d'une rare complexité, en somme une œuvre hors du temps.

Ce sentiment, nous l’avons approché, devant le tableau majeur de l’exposition intitulé « Coucher de soleil- Plage de Kerkena ». Encore une marine, mais qui brosse ici un voilier monumental comme élément central de l’œuvre, avec pour arrière plan, un coucher de soleil révélé à partir de mixtures colorantes. Cette exposition sera finalement pour tous les amateurs du genre figuratif entre impressionnisme et réalisme, l’opportunité de découvrir les espaces urbains et ruraux de la Tunisie, urbaine et profonde.

Selima K

  Trop de portrait tue le portrait.Amina Bouraoui à la Galerie Blel

« Ethnic’Art » – Exposition d’Amina Bouraoui

 

Trop de portraits tue le portrait.

 

Pour sa première exposition personnelle qui se tient du 4 au 19 décembre 2009 à la Galerie Habib Blel, Amina Bouraoui a choisit de nous présenter un panel de « portraits d’ici… et d’ailleurs ». Voulus à tendance ethnique et spirituelle, chacun des visages présentés sur les cimaises de la galerie, représentent à la fois un pays, une race, et/ou une tribu.

Une notion d’identité, que quarante trois tableaux tendent à révéler, comme un récit qui murmure l’existence d’une vie, quelque part. Un « Damoclès I, à la manière de Van Gogh », un petit Gars », un « lost Sayid », et autant d’exemples de personnages racontés à travers un point de vue, un cadrage spécifique, ou une source lumineuse à chaque fois différente.

Nous sentons que pour son exploration dans l’univers du portrait, Amina Bouraoui a tenté de surpasser ces propres limites. Inconnue dans le milieu des arts plastiques, celle-ci affirme non sans complexes qu’elle n’a « jamais exposé auparavant, même pour une collective ». En effet, la jeune femme est maître assistante en informatique, et jusqu’à cette première exhibition, personne n’avait jamais vu son travail artistique, à part sa famille et ses proches. Depuis l’âge de ces sept ans elle dit « allouer une passion sans bornes à la peinture », essayant continuellement de trouver le temps « pour faire une planche ou deux ». Et même si elle peut rester des mois sans toucher un pinceau, un tube de peinture ou un bâton de pastel, Amina dit toujours revenir à son même rituel : l’exécution de dessins et de peintures de visages, à partir de photographies ou de modèles vivants.

En effet, pour cette exposition à la galerie Blel, comme nous l’avions dit plus haut, une quantité inhabituelle de portraits nous accueillent dès que nous franchissons les portes du lieu. Preuve indéniable qu’Amina Bouraoui travaille. Entre nuances de couleurs, déclinaison de matières, empreintes de touches et passages de pinceaux, nous avons constaté une certaine maîtrise technique.

Conjuguant son lexique plastique à travers deux procédés, l’aquarelle et les pastels sur papier, cette dernière a tenté d’exploiter au mieux les possibilités de l’une et de l’autre. Comme dans ce portrait d’une enfant du brésil, « petite fille du soleil », élaboré avec les pastels sur velours, et dont le cadrage intéressant met en valeur le contraste des couleurs suggérées. Ainsi que dans « peul », un portrait originaire des contrées d’Afrique, exécuté cette fois-ci à l’aquarelle, jouant sur les fluidités et transparences qu’offre le matériau.

Devant une telle abondance de rendus, nous sommes cependant restés perplexes quant à l’émotion qui s’en dégageait. Malgré la diversité des sujets dont la structure reste indéniable, nous avons eu l’impression que ces quarante portraits renvoyaient tous au même visage, au même regard.

Froids et figés par leur encadrement en verre, et leur agencement répétitif dans la galerie, les multiples portraits d’Amina Bouraoui sont restés bien timides derrière les contraintes techniques qu’elle paraît vraisemblablement s’être imposées. Sans réussir, pour cette première apparition publique, à dépasser le simple exercice académique. Une exposition qui vaut tout de même le détour, pour apprécier le sincère engagement d’une passionnée…

Selima Karoui


La Route de l’or – Poèmes de Mohammed Kameleddine GAHA

 

Transcendance des mots pour un dépassement de l’expression écrite

 

Le nouvel ouvrage du poète, universitaire et homme de lettres Mohammed Kameleddine Gaha est actuellement dans nos librairies. Intitulé « La Route de l’or », il se présente sous la forme d’un recueil de poèmes en prose. L’auteur qui a déjà de nombreuses publications à son actif, propose avec son nouvel opus, une sorte de voyage dans les profondeurs et méandres des mots.

C’est Mansour M’Henni, universitaire et journaliste tunisien, également auteur de plusieurs livres en français (poésie, nouvelles, récits, essais et critique littéraire) qui a rédigé la préface du livre. Il annonce directement le ton : une écriture faite d’algorithmes et de sens symbolique, et nous invite à découvrir le reste du libellé.

Il est vrai qu’au fur et à mesure de la lecture, Mohammed Kameleddine Gaha nous a transporté vers une nouvelle approche de l’acte poétique. Nous percevons chez l’auteur une ambition de dépasser ses acquis de la lettre française. Commençant par une sorte d’ouverture appelée « Le don de la joie », le lecteur mesure alors l’atmosphère générale de l’œuvre écrite : un type de phraséologie assez complexe, mais qui garde toutefois un aspect rédactionnel frais, et inattendu.

Les deux phrases qui finissent cette première partie introductive, « Qu’importe puisque désormais nous sommes les hôtes de la joie, (…) Qu’importe puisque déjà recommence la juvénile parade du désir s’essoufflant à mimer la respiration du monde… », nous embarquent pour le reste de la lecture. Et nous sommes en partance pour une ode des sens et de l’expression.

Confirmation indéniable avec les trois parties suivantes, corpus centrales du recueil. La première, intitulée « Suites poétiques », est répartie en cinq enchainements. Nous y trouvons une savante terminologie qui nous conduit dans un langage de style imagé. Déclamatoire, le verbe se place ici entre chimères et utopies spirituelles. « Suites » qui finissent tout en délicatesse avec un poème intitulé « Eau ». Nous y cernons précisément la prédilection de l’auteur à savourer l’ensemble des tours de phrases qu’offre la langue française.

Le poète qui semble surtout inspiré par les formes allégoriques, nous mène peu à peu vers la partie centrale du recueil de poèmes, « La Route de l’Or », du même nom que le titre du livre. Elle permet au lecteur de discerner au sein du manuscrit une narration possible, même si le style général se base sur le non-récit. Une narration divisée en six partitions écrites, vouées à l’idée d’une quête de l’Homme qui croise tour à tour ses désirs, certitudes et incertitudes. C’est d’ailleurs dans cette partie que nous réalisons pleinement la dimension existentielle que Mohammed Kameleddine Gaha concède à sa prose.

Coffret de pensées et aphorismes éloquents, le recueil de poèmes finit par une note fluide, claire et limpide avec la dernière partie prénommée « Natures et aquarelles ». Elle clôture l’ensemble avec des lignes tellement significatives de l’univers dans lequel nous avons baigné tout le long du livre, « Pour habiter le silence, il faut faire provision de mots et de couleurs ». Ici se ne sont plus des mots qui s’offrent à nous, mais une peinture de mots que l’on voit en images.

Provisions, nous en ferons de l’ouvrage de Mohammed Kameleddine Gaha, qui sera sans un aucun doute une belle exploration pour tous les amoureux des lettres, et une initiation captivante pour ceux qui portent de l’intérêt au monde de la poésie.

Selima Karoui